C’est rarement une bonne idée de revoir un film après 30 ans. Les choses changent. On change, on vieillit, on s’expérimente. Nos souvenirs déforment le réel. Ils décapent, détruisent, reconstruisent et embellissent ce qu’on a vu. Objectivement, on est tous de mauvais juges de nos propres souvenirs cinématographiques. Ces souvenirs-là sont peut-être les premiers des fugitifs : ils s’échappent, se transforment, et quand on essaie de les rattraper, ils ne ressemblent plus tout à fait à ce qu’ils étaient.
J’ai néanmoins le désir de transmettre aux enfants quelques très bons films des dernières décennies. L’idée qu’ils puissent grandir sans avoir vu certaines choses me dérange un peu. Le Fugitif, d’Andrew Davis, sorti en 1993, en fait partie. Une histoire que tout le monde connaît, ou croit connaître. Le docteur Richard Kimble, chirurgien à Chicago, est accusé du meurtre brutal de sa femme alors que tout allait pour le mieux entre eux. Particularité du scénario qui change tout : Kimble est présent pendant l’agression. Il se bat contre l’agresseur. Il a donc des informations sur lui. Des bribes, des détails, une silhouette, un bras artificiel. Ce n’est pas rien quand le monde entier vous croit coupable.
Condamné à mort, libéré par le chaos
Cela va s’avérer utile car le docteur est condamné à mort rapidement par un tribunal. À tort, évidemment. S’ensuit un transfert de prisonniers duquel il va pouvoir s’échapper lors d’un accident absolument spectaculaire. Un truc énorme qui implique un bus pénitentiaire et un train de marchandises lancé à pleine vitesse. En 1993, pas de CGI à outrance, pas de fond vert rassurant. L’impact est physique, brutal, presque documentaire dans sa manière de filmer la ferraille qui se plie. Une très belle scène, de celles qu’on n’oublie pas, même après 30 ans de souvenirs fugitifs.
Quoi qu’il en soit, Kimble se retrouve libre mais seul, en plein milieu de l’Illinois, en plein hiver. Le froid, paradoxalement, va lui permettre de garder la tête froide. Car il va lui falloir de la ressource pour échapper aux Marshals lancés à ses trousses et, accessoirement, retrouver les véritables assassins de sa femme. C’est la seule issue possible pour lui. La seule manière de retrouver un semblant de calme, de vie, de dignité.

Gerard, le singe le plus tenace d’Amérique
À ses trousses, le Marshal Samuel Gerard. Tommy Lee Jones dans un de ses plus grands rôles, celui qui lui vaudra d’ailleurs l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle. Gerard est malin comme un singe, rapide comme un lièvre, et surtout aidé d’une armée organisée comme une fourmilière. Il ne déteste pas Kimble. Il ne le juge même pas, au fond. Il fait son boulot, point. Et il le fait diaboliquement bien. C’est ce qui rend le film aussi tendu : on a deux hommes intelligents, deux obstinés, deux types qui ne lâchent rien, lancés dans une course-poursuite où le spectateur ne sait plus très bien pour qui il transpire.
Le docteur est bien seul mais ne lâche rien. C’est exactement pour cela qu’on reste scotché pendant deux heures dix. Trente ans après, le film tient. Il tient même étonnamment bien.
Retour à Chicago, au cœur du complot
Kimble n’a pas froid aux yeux. Plutôt que de fuir au Mexique ou de se terrer dans un trou, il revient à Chicago. En plein territoire ennemi, là où tout le monde connaît son visage, là où les Marshals ont leurs habitudes. Il revient pour mener sa propre enquête, retrouver les auteurs et les commanditaires du meurtre de sa femme. Harrison Ford est parfait dans ce rôle d’homme traqué qui refuse de subir. Pas de grands discours, pas de cascades gratuites. Juste un type droit, méthodique, qui avance parce qu’il n’a pas le choix.
J’en ai dit beaucoup, alors autant continuer. Kimble s’était opposé à la validation d’un médicament aux effets secondaires dangereux. Cela lui avait valu les foudres d’un laboratoire pharmaceutique peu regardant sur l’éthique. Pour s’en débarrasser, ils ont organisé le meurtre de l’épouse, histoire de faire porter le chapeau au docteur et de le mettre au placard pour la vie, au minimum. Avec l’ADN et les techniques d’aujourd’hui, toute cette machination ne tiendrait probablement pas cinq minutes. Mais on est en 1993, et surtout, la mécanique du film est si bien huilée, la fuite si bien orchestrée, qu’on est happé par autre chose que la vraisemblance scientifique.
30 ans plus tard, toujours debout
Il y a des films qui vieillissent comme du lait. Et puis il y a ceux qui vieillissent comme un bon bourbon du Tennessee, ce qui sied plutôt bien à un film tourné entre Chicago et les forêts du Midwest. Le Fugitif fait partie de cette deuxième catégorie. Peut-être parce qu’Andrew Davis a eu l’intelligence de miser sur le rythme et les acteurs plutôt que sur les effets. Peut-être parce que le duo Ford-Jones est de ceux qui traversent les décennies sans prendre une ride. Le film avait raflé sept nominations aux Oscars et plus de 360 millions de dollars au box-office mondial en 1993. Il les valait.
Et c’est peut-être là que les choses deviennent intéressantes : revoir Le Fugitif, ce n’est pas simplement revisiter un thriller des années 90. C’est aussi mesurer ce que le temps fait aux films, et ce que les films font au temps. Certains nous rattrapent, d’autres nous échappent. Celui-ci court toujours aussi vite.
Mon dernier conseil : vous pouvez le revoir sans craindre qu’il ne se soit fané. Et d’ailleurs, je vais peut-être tenter la même expérience avec Die Hard.
Et pour rester dans le cinéma américain populaire, mais cette fois dans un registre beaucoup plus idiot et réjouissant, il y a aussi le retour inattendu de Naked Gun
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