Y a-t-il un flic pour sauver le monde : l’absurde a encore de beaux restes

Scène de comédie absurde dans Naked Gun 2025 avec Liam Neeson

Il y a des genres qu’on croyait rangés au musée, entre la VHS louée chez Video Futur et le magnétoscope qu’on n’a jamais vraiment su rebrancher. La grande comédie absurde américaine, celle des catastrophes en cascade, des jeux de mots idiots, des gags visuels débiles et du sérieux complet mis au service du n’importe quoi, faisait partie de ces espèces qu’on pensait disparues. La suite de la saga, après la mort de Leslie Nielsen en 2010, sentait le fond du tiroir, le reboot cynique, le « on a plus d’idées mais on a un catalogue ».

Et pourtant, contre toute attente, ce nouveau Naked Gun, sorti en 2025 sous la direction d’Akiva Schaffer avec Liam Neeson dans le rôle de Frank Drebin Jr., fonctionne plutôt bien. Mieux que bien, même : cela se laisse très bien voir, et on finit par rire franchement à des conneries absurdes qu’on croyait ne plus pouvoir accepter avec autant de bonne volonté.

Leslie Nielsen, le pape du genre

Ma dernière vraie rencontre avec ce type de film devait remonter à 1994, à l’époque de Y a-t-il un flic pour sauver la Reine ?, troisième volet de la série avec Leslie Nielsen, lui-même héritier direct de Police Squad! et de la mécanique ZAZ, ce mélange de parodie policière, de slapstick et d’imbécillité millimétrée qui a durablement contaminé une partie du cinéma comique américain. En France, on a traduit cela par les fameux Y a-t-il un flic pour… sauver la reine, sauver le président, sauver le monde. En version originale, c’est simplement The Naked Gun. Allez comprendre.

Le pape du genre, comme je le dis, c’était Leslie Nielsen. Mort en 2010, il reste cette figure unique du comique à visage parfaitement sérieux, le type capable de prononcer la plus grande ânerie du monde avec l’autorité d’un chirurgien annonçant un diagnostic terminal. Je me pose souvent la question du nombre de prises qui étaient nécessaires pour les scènes sans qu’au moins une personne ne se marre. Ou bien si le mec arrivait méga concentré comme un sportif de haut niveau et faisait tout du premier jet.

Toute la force de Naked Gun reposait là-dessus : faire jouer l’absurde comme s’il s’agissait du réel. Ne pas cligner de l’œil. Ne jamais signaler la blague. La laisser éclore dans le cadre comme une catastrophe administrative. Ce nouveau film a l’intelligence de ne pas essayer d’imiter Nielsen, mais de prolonger l’esprit de la franchise en faisant de Liam Neeson un héritier suffisamment improbable pour que cela devienne drôle. Le film en fait d’ailleurs Frank Drebin Jr., fils du personnage originel. Ils ont des états civils assez proches, pour le coup c’est peut-être fortuit.

Liam Neeson, la surprise du casting

Et c’est peut-être là la vraie surprise. Liam Neeson, c’est normalement le grand corps fatigué du cinéma d’action tardif, l’homme qu’on a vu flinguer des méchants à 10 000 mètres d’altitude, l’homme qui entre dans une pièce en fronçant les sourcils comme si quelqu’un allait forcément payer. Le voir déplacé dans une machine à gags pareille avait tout du pari douteux. Or précisément, cela marche. Parce qu’il garde ce sérieux, il ne quémande pas le rire. Parce qu’il laisse la stupidité du monde s’écraser contre sa raideur, et que de cette collision naît quelque chose d’assez réjouissant.

L’autocritique du temps présent

Finalement, ce qu’il y a de frais dans ce type de comédie, c’est que ce n’est pas seulement une collection de gags. C’est aussi, et peut-être surtout, une autocritique permanente. Une dérision systématique du temps présent et de la bienpensance américaine. On s’y moque des codes policiers, bien sûr, mais aussi de la rhétorique virile, des dispositifs de sécurité, de l’autorité, des médias, de la bêtise générale, de cette manière qu’a notre époque de se prendre infiniment au sérieux tout en produisant sans arrêt du grotesque. Le film n’a pas besoin d’être subtil pour être juste. L’absurde suffit souvent à révéler ce qu’il y a déjà de profondément absurde dans le réel.

C’est d’ailleurs ce qui distingue les bons ZAZ des imitateurs médiocres. On a tous en mémoire ces comédies poussives qui se croient drôles parce qu’elles empilent des situations sans queue ni tête. Je pense à Sentinelle, qui ratait sa cible de très loin. Ici, c’est l’inverse : chaque gag a une cible, et la plupart touchent.

C’est aussi ce qui rapproche ce type de comédie d’un film comme Idiocracy : dans les deux cas, on rit d’une extrapolation à peine exagérée du monde tel qu’il est. La différence, c’est que Naked Gun le fait avec un gag de banane là où Idiocracy le fait avec une dystopie. Les deux tapent juste.

En France, Dupontel reprend un peu le flambeau de l’absurde en version plus intello — Adieu les cons en est la preuve la plus récente : une mécanique de déraillement permanent, mais avec une couche de mélancolie et de rage sociale que les Américains ne mettent jamais.

la transmission de Leslie Nielsen dans le Naked Gun

Plus qu’un recyclage nostalgique

C’est aussi ce qui sauve le genre. Sans cela, on serait dans le simple recyclage nostalgique. Une usine à références pour quadragénaires ramollis. Or ici, il y a autre chose qu’un hommage empaillé. Le film relance cette vieille machine comique en lui redonnant une utilité : rire de maintenant. Rire de l’époque en la déformant à peine. Rire de cette surcharge de sérieux, de normes, de postures, de communication, de sécurité, de virilité recyclée, de langage officiel. L’idiotie du gag vient remettre un peu d’ordre dans le faux bon sens général.

Le plus étonnant, c’est sans doute que le film ne repose pas uniquement sur la nostalgie. Bien sûr, il appartient à une franchise qui vient de loin, née avec Police Squad! puis prolongée au cinéma à partir de 1988. Bien sûr, il joue avec la mémoire de ceux qui ont connu Leslie Nielsen. Mais il ne se contente pas de ranimer un cadavre sympathique. Il retrouve quelque chose d’une mécanique comique presque primitive : la chute visuelle, l’énormité assumée, l’idiotie poussée jusqu’à sa logique parfaite.

Coupure pub ! 📺

Ceci n'est pas un lien sponsorisé, c'est notre Réclame à nous. Nous avons une newsletter commerciale avec des produits cools.

Cela peut vous intéresser, pour vous, pour offrir ou découvrir. Inscrivez-vous !

Notre avis : la bêtise noble a encore de beaux restes

Il faut dire aussi que l’époque est peut-être mûre pour cela. À force d’humour commentaire, d’ironie molle, de second degré sous perfusion, de blagues qui expliquent qu’elles sont des blagues, retrouver une comédie qui vous jette une absurdité pure au visage a quelque chose de presque revigorant. On rit parfois comme on éternue. Sans théorie, sans appareil critique, ni devoir se demander si le gag est « pertinent ». Il est idiot, donc il est parfois excellent. Je l’ai vu avec ma fille et on ne rit pas aux mêmes moments.

Affiche du film Naked Gun 2025 Y a-t-il un flic pour sauver le monde avec Liam Neeson

Alors oui, j’aurais pensé le contraire. J’aurais imaginé une résurrection pénible, une marque exploitée jusqu’à l’os, un produit sans âme pour consommateurs de souvenirs. Et au lieu de cela, on a un film qui, sans réinventer la lune, réussit à retrouver la bêtise noble du genre. Celle qui ne méprise pas le spectateur, celle qui n’a pas besoin d’être intelligente pour être juste, celle qui comprend qu’une société peut parfois se critiquer beaucoup mieux avec une chute stupide, un regard fixe et une absurdité administrative qu’avec mille éditoriaux.

Bref, Y a-t-il un flic pour sauver le monde ? n’est pas seulement une relique remise en marche. C’est une preuve inattendue : l’absurde a encore de beaux restes. Et pour les autres, pour ceux qui trouvent que « l’humour absurde c’est un peu facile », je vous réponds ceci : dans un monde qui va de catastrophe en catastrophe, où chaque news nous donne envie de devenir ermite dans le Cantal, un film qui ose le gag de la banane et de la chausse-trappe — et qui assume —, c’est un acte de résistance hédoniste. Et ça, le Singe Urbain ne peut qu’applaudir.

Pour les infos factuelles sur le film, direction la fiche Wikipédia de The Naked Gun (2025).


Titre originalThe Naked Gun
Titre françaisY a-t-il un flic pour sauver le monde ?
Date de sortie1er août 2025 (US)
RéalisateurAkiva Schaffer
Acteurs principauxLiam Neeson, Pamela Anderson, Paul Walter Hauser, Danny Huston
Durée85 minutes
Budget42 millions de dollars
Box-office mondial102 millions de dollars
Critiques87 % sur Rotten Tomatoes
Exemple de mini cigares encore appelés bullet cigares
Article précédent

Le bullet cigare, ou l’art absurde de vouloir compresser le temps long

Affiche de la série Snowfall avec Damson Idris dans le rôle de Franklin Saint
Article suivant

Snowfall : la poudre blanche, Los Angeles et l’ascension méthodique d’un gamin qui comprend trop vite

Les derniers articles du Blog

Photo sur fond coloré du cocktail Negroni avec sa tronche d'orange à l'intérieur du verre

Negroni : la recette parfaite pour ce cocktail ultra-rafraîchissant

Cet été, j’ai croisé le Negroni, un cocktail d’une autre époque, peut-être. Orange sombre, ocre transparent – comme si cette couleur pouvait exister – amer, mais pas envahissant. Capiteux comme un parfum, mais pas étourdissant. Il chante le disco, brille dans les néons. Il a presque encore les pattes d’eph, de

Rédacteurs

AllerEn haut