Snowfall : la poudre blanche, Los Angeles et l’ascension méthodique d’un gamin qui comprend trop vite

Affiche de la série Snowfall avec Damson Idris dans le rôle de Franklin Saint

Il ne s’agit pas d’un film catastrophe à la montagne, ni d’une bluette sur les amoureux de la neige. Non, ici la poudre blanche n’a rien de poétique. On parle de cocaïne, puis surtout de crack, cette invention infernale qui, une fois la cocaïne chauffée au bain-marie, produit des cailloux. Des cailloux de crack. Je ne connais pas la recette. Si je la connaissais, je ne vous la donnerais pas. Je ne connais pas la recette de la merde. En attendant, la série vaut le détour.

Snowfall raconte cela. Ou plutôt, elle s’en sert pour raconter autre chose encore : l’ambition, la débrouille, la famille, l’argent, l’État, les réseaux, et cette vieille vérité américaine selon laquelle tout peut commencer comme une opportunité avant de finir comme une malédiction.

Franklin Saint n’est pas un saint

La série nous emmène à Los Angeles, au début des années 80. Un jeune noir, malin, ambitieux, plutôt plus lucide que la moyenne, cherche à se lancer. Franklin Saint n’est pas un ange, et le nom relève presque de la provocation ironique — les mecs du scénario n’ont pas cherché à traduire. Saint n’est pas un saint. Fils d’un ancien Black Panther, il a des choses à régler avec son père. Il vit encore près de sa mère, la seule à peu près solide au milieu du vacarme, une femme avec des principes, ce qui dans ce genre d’histoire revient presque à vivre en zone de guerre morale. Le père est là aussi, ou plutôt ses ruines sont là. Bref, tout est en place pour une grande ascension américaine, mais dans le mauvais couloir.

Franklin n’est pas un héros au sens noble du terme. Il n’est pas complètement barré à la Scarface, mais ne se laisse pas faire pour autant. C’est un esprit pratique. Il comprend que la violence existe, que les réseaux comptent, qu’il faut des contacts avant d’avoir des convictions. Il n’a pas froid aux yeux, finit rapidement par trouver les bons contacts — non pas sans s’être fait tabasser quelques fois auparavant. Ce n’est pas un psychopathe de série premium venu faire de la grimace tragique devant la caméra. C’est beaucoup plus intéressant que ça : un garçon qui s’adapte, qui absorbe, qui calcule, qui improvise, et qui, à force d’intelligence froide, finit par devenir un rouage central dans une mécanique qui le dépasse de loin.

L’ONU du trafic de drogue

Ce que Snowfall fait assez bien, c’est de ne pas réduire son sujet à la drogue. La drogue est là, évidemment, partout, comme infrastructure du récit, comme moteur économique, comme poison intime et collectif. Mais ce qui intéresse vraiment la série, c’est le système. Les liens entre petits revendeurs, cartels, intermédiaires, agents troubles, services secrets, ambitions locales, communautés déjà fragilisées, et grands cynismes géopolitiques. Franklin va rencontrer des Israéliens, des Colombiens — c’est l’ONU du trafic de drogue, même à cette époque. On est dans un monde qui rappelle celui de Bronx, où les communautés se croisent, se frottent et s’exploitent dans un périmètre urbain qui tient lieu de ring permanent.

Et puis il y a la CIA. Sujet toujours glissant, toujours fascinant. À être si ambitieux, Franklin va devenir le seul contact d’un agent de la CIA qui n’est plus en opération officielle — on le laisse porter parce qu’il est utile, et dans ce genre de monde, l’utilité vaut tous les diplômes. Vrai ou faux que la CIA a participé au trafic, je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’elle a financé des groupes de paramilitaires en Amérique latine contre des révolutionnaires communistes et assassins. Ça, je sais. C’est la vie de ma femme.

Snowfall ne traite pas cela comme un simple décor paranoïaque. Elle l’intègre comme une logique. Cette impression très forte que l’Amérique officielle n’est jamais très loin de l’Amérique clandestine, qu’il existe toujours une porte dérobée entre la guerre froide, les opérations extérieures, les paramilitaires, la dope, l’argent sale et les quartiers abandonnés à leur propre combustion. On pense à BAC Nord, qui montrait déjà cette zone grise où les institutions se compromettent dans ce qu’elles sont censées combattre — sauf qu’ici, c’est à l’échelle d’un pays entier.

Une famille aimante, je voulais dire intéressée

Franklin Saint est sur le bon filon narratif. Il monte, il comprend, il négocie, il contourne, il prend de l’ampleur. On lui ouvre des portes parce qu’il est utile. Le plus troublant, c’est qu’il n’est pas montré comme un pur monstre en formation. Il reste entouré. Sa famille existe. Ses attaches existent.

Et c’est précisément cela qui rend l’ensemble plus triste. Il ne tombe pas seul dans le vide, il entraîne avec lui tout un écosystème affectif, social, domestique. Une mère, un oncle, une tante, des amis, des alliés, des parasites. Une famille aimante — je voulais dire intéressée — qui se met à orbiter autour du centre de gravité nouveau et qui, par conséquent, va vite apprendre les règles. L’argent sale ne salit jamais qu’une seule paire de mains. Et l’on comprend assez vite que finir avec de grosses poignées de dollars ne fait pas de vous quelqu’un d’intelligent. C’est même parfois l’inverse : une façon très rapide de devenir visible, donc vulnérable.

Franklin Saint dans Snowfall série FX Los Angeles années 80

Los Angeles, années 80

L’autre grand intérêt de Snowfall, c’est aussi cela : revoir Los Angeles au début des années 80. Ses rues, ses voitures, ses lumières, ses quartiers, sa manière de contenir dans un même espace la promesse et la ruine. Cette reconstitution-là a quelque chose de très plaisant, surtout quand on aime les villes autant que les récits. On regarde parfois Snowfall pour l’histoire, parfois pour les personnages, parfois juste pour traverser cette époque, ce décor, cette Amérique encore persuadée qu’elle peut tout contrôler pendant qu’elle laisse déjà filer le pire dans ses artères. C’est le même Los Angeles que celui du Justicier, cette ville solaire et violente où la lumière ne cache rien de la crasse.

Soixante épisodes, et pas le temps de s’ennuyer

La série tient longtemps. Soixante épisodes, ce n’est pas rien, et pourtant on peut y trouver matière à continuer sans trop s’ennuyer, ce qui aujourd’hui relève presque du miracle statistique. Les adolescents adorent, même si la fin a laissé certains un peu sur le bas-côté. Peu importe. La série a surtout pour elle cette capacité à créer une familiarité avec ses personnages secondaires, et pas seulement avec sa tête d’affiche. C’est même l’un de ses plaisirs les plus sûrs.

On a au moins six ou huit personnages qui font d’excellents seconds rôles, de ceux qu’on reconnaît vite, qu’on suit avec plaisir, qu’on voit évoluer sans incohérence majeure. L’oncle, la tante, la mère, l’ami, l’agent de la CIA, chacun porte quelque chose d’utile, de lisible, de bien écrit. On ne les confond pas avec du remplissage de série longue. Ils densifient le monde. Ils lui donnent son poids moral, sa texture, sa fatigue.

La famille de Franklin Saint dans Snowfall
La famille de Franklin Saint dans Snowfall

Notre avis sur Snowfall : l’histoire d’un pays qui fabrique ses monstres avec méthode

Il faut dire aussi que l’époque est peut-être mûre pour ce genre de série. À force de purity tests, de personnages lisses, de narrations balisées où chaque minorité doit être héroïque et chaque méchant clairement identifié, retrouver un récit qui accepte l’ambiguïté totale de son héros a quelque chose de réconfortant. Franklin Saint n’est ni bon ni mauvais. Il est efficace. Et c’est terrifiant.

Coupure pub ! 📺

Ceci n'est pas un lien sponsorisé, c'est notre Réclame à nous. Nous avons une newsletter commerciale avec des produits cools.

Cela peut vous intéresser, pour vous, pour offrir ou découvrir. Inscrivez-vous !

Snowfall n’est donc pas seulement une série sur la drogue. C’est une série sur la mécanique de la corruption sociale, sur la vitesse à laquelle une intelligence vive peut se mettre au service du pire, sur la famille comme abri et comme piège, sur les institutions qui regardent ailleurs ou qui alimentent l’incendie tout en prétendant le contenir. C’est aussi une série sur la réussite, au fond, et sur la manière dont certaines réussites sont déjà des catastrophes en costume.

On croyait regarder l’histoire du crack. On tombe sur beaucoup plus large : l’histoire d’un pays qui fabrique ses monstres avec méthode, puis feint de s’étonner qu’ils sachent compter.

Pour les infos factuelles sur la série, direction la fiche Wikipédia de Snowfall.


Titre originalSnowfall
CréateurJohn Singleton, Eric Amadio, Dave Andron
Diffusion2017–2023
Nombre de saisons6
Nombre d’épisodes60
Acteur principalDamson Idris (Franklin Saint)
GenreDrame, crime, thriller
ChaîneFX
Disponible surDisney+ (France)
Scène de comédie absurde dans Naked Gun 2025 avec Liam Neeson
Article précédent

Y a-t-il un flic pour sauver le monde : l’absurde a encore de beaux restes

Austin Butler dans le rôle d’Elvis Presley sur scène avec une guitare rouge dans le film Elvis
Article suivant

Elvis : le biopic qui prend enfin le temps de raconter toute la vie du King

Les derniers articles du Blog

Photo sur fond coloré du cocktail Negroni avec sa tronche d'orange à l'intérieur du verre

Negroni : la recette parfaite pour ce cocktail ultra-rafraîchissant

Cet été, j’ai croisé le Negroni, un cocktail d’une autre époque, peut-être. Orange sombre, ocre transparent – comme si cette couleur pouvait exister – amer, mais pas envahissant. Capiteux comme un parfum, mais pas étourdissant. Il chante le disco, brille dans les néons. Il a presque encore les pattes d’eph, de

Rédacteurs

AllerEn haut