Le bullet cigare, ou l’art absurde de vouloir compresser le temps long

Exemple de mini cigares encore appelés bullet cigares

Je vous ai déjà parlé de mon goût pour les cigares. Pas une passion militante, pas un folklore de club en cuir avec humidor d’apparat et grands sermons sur la cape, la tripe et la sous-cape. Non. Plus simplement un goût prononcé pour ce qu’ils imposent encore : du temps. Du vrai. Du temps qui ne s’excuse pas, du temps qui prend sa place, du temps qui oblige à ralentir un peu la mécanique. Ceux qui lisent Singe-Urbain savent d’ailleurs que le sujet revient parfois ici, qu’il s’agisse de comprendre comment on fabrique des cigares, de partir à la recherche des meilleurs cigares lors de visites de productions en Amérique centrale, ou de regarder ce que le cigare raconte encore d’un certain style dans Gentleman 1919.

Justement, à propos de longueur, il faut parler de cette mode étrange des bullet cigares. Ces cigares courts, trapus, épais, construits autour d’un gros diamètre. Dans le petit catéchisme du cigare, on parlera de cepo 50, soit environ 20 mm de diamètre, histoire d’ajouter un peu de vocabulaire technique à une idée qui, elle, l’est beaucoup moins.

J’en ai fumé. On m’en a offert quelques-uns lors de la visite d’un atelier en Amérique latine. Je les ai donc abordés avec bonne volonté, curiosité, et même cette politesse élémentaire que l’on doit aux choses qu’on ne connaît pas encore. Le verdict est simple : cela n’a aucun intérêt.

Un gros module, sans le temps qui va avec, devient une caricature

Un gros module, quand il est bien pensé, peut avoir quelque chose de superbe. Il y a là de l’ampleur, de la matière, une combustion lente, une montée progressive, un chemin. En théorie, c’est presque une promesse d’architecture. Mais dans sa version courte, tout cela s’effondre. On ne garde que la densité sans la durée, le volume sans le développement, la masse sans la nuance.

Et l’on obtient quoi ? Pour faire simple : du foin, du divin et du purin, avec une nette tendance à sauter directement du premier au troisième. Ce qui devrait s’ouvrir lentement, respirer, se transformer, n’a tout simplement pas le temps d’exister. Le cigare est terminé avant même d’avoir commencé à raconter quoi que ce soit.

C’est d’autant plus frappant quand on a déjà vu, sur place, ce que représente réellement la fabrication d’un cigare, la sélection des feuilles, les assemblages, la patience, le geste, tout ce temps comprimé dans un objet que certains veulent ensuite avaler en vingt minutes, comme un café debout. À ce compte-là, autant relire comment fabrique-t-on des cigares avant d’infliger cela au produit fini.

Fumer un cigare en vingt minutes est un non sens

Toute l’idée du bullet cigare repose là-dessus : offrir une expérience de cigare dans un format court, rapide, pratique, presque optimisé. Le cigare pour agenda chargé, pour impatient pressé, pour une époque qui n’a pas de temps calmes.

Et précisément, cela ne fonctionne pas.

Un cigare qu’on fume en vingt minutes, ce n’est pas un raccourci vers le plaisir, c’est une annulation de ce qui fait l’intérêt même du cigare. Le temps long n’est pas un accident du produit, c’est son principe actif. Vouloir le réduire, le compresser, le faire entrer dans un créneau disponible entre deux rendez-vous, c’est comme vouloir résumer un dîner à l’odeur de l’entrée. On garde le geste, on perd le sens.

Et au fond, c’est presque rassurant. Cela signifie qu’il reste encore des choses qui résistent à l’obsession du format court. Des plaisirs qui refusent de se plier à la cadence générale. Le temps long, ici, est sanctuarisé. Tant mieux.

Le mini cigare était déjà une fausse bonne idée

Le plus amusant, c’est que le marché n’en est pas à sa première tentative pour adapter le cigare à l’impatience contemporaine. J’avais déjà écrit sur la mode du mini cigare, autre variation sur cette idée moderne selon laquelle tout plaisir doit devenir compact, portable, rapide, compatible avec la nervosité ambiante et les créneaux serrés.

Le bullet cigare pousse simplement le raisonnement un peu plus loin dans l’absurde. Le mini cigare avait au moins pour lui une certaine cohérence de format. Ici, on veut le prestige visuel du gros module sans accepter le temps nécessaire à son expression. En d’autres termes : la silhouette sans la substance. Le volume sans l’évolution. L’apparence du temps long sans le temps long lui-même.

Un produit marketing avant d’être un cigare

Il faut donc appeler les choses par leur nom : ce type de cigare est avant tout un produit marketing. Pas une nécessité gustative, pas un progrès. Pas une réponse sérieuse à une attente d’amateur. Un produit marketing.

À qui s’adresse-t-il exactement ? Ceux qui veulent frimer avec un gros truc à la bouche en feignant d’apprécier ? À ceux qui n’ont pas le temps mais tiennent à se donner malgré tout une allure de lenteur ? À ceux qui confondent diamètre et profondeur, volume et qualité, présence et expérience ? Je l’ignore. Et je ne suis pas sûr d’avoir envie de le savoir.

Il y a dans ces cigares courts et épais quelque chose d’assez contemporain, finalement : ils cherchent à donner l’image d’une expérience sans en accepter les conditions. Ils veulent le symbole, pas le chemin. L’allure, pas la durée. Le signe extérieur du plaisir, débarrassé de son exigence.

On pourrait presque y voir la version tabac de beaucoup d’objets contemporains : une esthétique de l’authenticité sans authenticité, un goût affiché pour la lenteur sans patience réelle, une posture d’initié sans initiation. Autrement dit, tout ce que le cigare devrait précisément éviter.

Le temps long, le style et ce qu’il reste du cigare

Il y a malgré tout quelque chose d’utile dans cette mauvaise idée. Elle rappelle, en creux, ce qui fait encore l’intérêt du cigare. Pas seulement le goût, la construction, le savoir-faire, que l’on perçoit très bien quand on a eu la chance d’approcher les productions de cigares en Amérique centrale. Mais aussi la durée, la suspension, l’interruption volontaire du flux général.

C’est peut-être pour cela que le cigare conserve, malgré tout, un peu de sa noblesse fatiguée. Il oblige à ralentir, à rester, à ne pas optimiser bêtement chaque minute. Et dans un monde qui adore compresser l’expérience jusqu’à la vider de son sens, cela suffit presque à lui rendre une forme d’élégance.

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Même un mauvais verre de vin aurait plus d’intérêt

C’est dire à quel point la chose me convainc peu : même un verre de vin servi à mauvaise température dans un gobelet mou en plastique aurait plus d’intérêt. Au moins, le vin pourrait encore surprendre. Au moins, il resterait une chance pour la matière vivante de se défendre malgré le mauvais traitement. Le bullet cigare, lui, semble condamné dès sa conception par son propre projet.

bullet ou mini cigare à peine allumé
Un bullet à peine allumé

Il ne faut pas demander au temps long de rentrer dans un format court. Il faut le respecter, ou passer à autre chose.

Le cigare n’est pas là pour être pratique. C’est peut-être même pour cela qu’il garde encore un peu de noblesse.


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