Canal+ a eu l’excellente idée de mettre à disposition des films « culte ». Les guillemets sont importants. Ils font office de ceinture de sécurité.
L’idée est simple : voir ou revoir un film devant lequel on est passé à côté. Dans mon cas, avec Raging Bull, j’étais passé à côté. Après l’avoir vu, je confirme : je suis à nouveau passé à côté. Avec constance. Avec application. Presque avec méthode.
Sur le papier, pourtant, tout est là. Martin Scorsese derrière la caméra. Robert De Niro dans le rôle de Jake LaMotta. Joe Pesci en frère sous pression. Des Italiens caractériels. New York. La boxe. La Mafia en toile de fond. Un noir et blanc qui sent la sueur, les néons sales et les hommes qui parlent fort avant de réfléchir, quand ils y arrivent.
On coche les cases. On attend que le film démarre vraiment. Puis on attend encore. Puis on comprend qu’il a commencé depuis longtemps, mais qu’il ne nous a simplement pas pris avec lui.
On avait déjà eu ce débat avec Tonnerre de feu, parce qu’un vieux film n’est pas automatiquement un grand film sous prétexte qu’il a survécu dans les souvenirs.
Jake LaMotta, ou l’art de ruiner sa propre vie
Jake LaMotta est boxeur. Il cogne. Sur le ring, c’est son métier. En dehors, c’est son mode de communication.
Jake est jaloux, paranoïaque, brutal, incapable de faire confiance, incapable d’aimer sans transformer l’amour en interrogatoire. Il suspecte, accuse, humilie. Il regarde sa femme comme un homme regarde un coffre-fort dont il aurait perdu la combinaison. Cathy Moriarty, alias Vickie LaMotta, traverse le film avec cette beauté froide qui explique à elle seule pourquoi un homme fragile peut devenir complètement stupide.

Un homme qui est son propre adversaire
Le problème, c’est qu’on comprend très vite le mécanisme. Jake ne sait pas vivre, ne sait pas voir. Jake est son propre adversaire. Très bien. Mais une fois cela posé, le film tourne beaucoup autour de la même plaie. Il appuie, réappuie, insiste. Il remet une couche. Comme un boxeur qui aurait trouvé une ouverture et qui continuerait à taper exactement au même endroit, round après round.
Dans un autre genre, Flight racontait aussi cela : un homme très bon dans son métier, mais incapable de ne pas saboter sa propre existence.
C’est peut-être brillant. C’est aussi long.
Scorsese, De Niro, Pesci : la sainte trinité du regard noir
Il y a évidemment quelque chose à voir dans cette réunion Scorsese, De Niro, Pesci. On retrouvera ce trio ailleurs, avec plus de nerfs, plus de rythme, plus de plaisir coupable aussi. Ici, tout est déjà là : les familles italiennes électriques, les hommes qui explosent pour une phrase mal placée, les repas qui ressemblent à des scènes de crime avant même que quelqu’un ait sorti un couteau.
Joe Pesci est déjà Joe Pesci. Petit gabarit, grande tension. Il a cette manière de donner l’impression qu’un mot de trop peut faire basculer la pièce entière. De Niro, lui, fait le grand numéro. Transformation physique, rage intérieure, visage fermé, animal cabossé. On ne va pas faire semblant : l’acteur est impressionnant.
Des prix surtout portés par Robert De Niro
C’est d’ailleurs essentiellement lui qui rafle la mise. Quand on regarde les prix reçus par Raging Bull, ce sont surtout les récompenses liées à la prestation de Robert De Niro qui ressortent. Le film a gagné l’Oscar du meilleur acteur pour De Niro, ainsi que l’Oscar du meilleur montage pour Thelma Schoonmaker. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas non plus le raz-de-marée absolu qu’on pourrait imaginer aujourd’hui en entendant certains parler du film comme d’un sommet indiscutable.
Le monument repose beaucoup sur l’acteur. Sur sa transformation. Sur sa capacité à faire exister Jake LaMotta comme une bête incapable de comprendre qu’elle est elle-même sa propre cage.
C’est aussi comme cela que le cinéma fabrique ses légendes : il polit les angles, grossit les silhouettes, transforme parfois des hommes discutables en figures presque mythologiques. On en parlait déjà avec Libre, où le braqueur devient plus séduisant que gênant.
Mais impressionnant ne veut pas toujours dire bouleversant.
C’est peut-être là que le film me perd. Je vois la performance, le travail, le monument. Je vois même le panneau touristique avec écrit : “Attention, chef-d’œuvre du cinéma américain.” Mais je reste devant. Pas dedans.

Un drame qui attend son propre drame
La Mafia rôde. New York respire derrière. La boxe sert de décor, de métaphore, de machine à broyer. On croit plusieurs fois que le drame va vraiment commencer. Qu’un événement va ouvrir le film, l’emmener ailleurs, le faire sortir de la spirale domestique.
Mais le drame, c’est précisément cela : le naufrage d’un homme incapable de voir son existence autrement que comme un combat à gagner ou une trahison à prévenir.

Les péchés capitaux sur le ring
Le cinéma nous a souvent servi ce scénario. L’homme violent qui détruit tout. L’orgueil qui lui sert de colonne vertébrale. La colère qui lui sert de langue maternelle. L’envie qui le ronge. La gourmandise qui le déforme. La paresse, peut-être, celle de ne jamais essayer de devenir autre chose que sa propre caricature.
On peut filer la métaphore biblique. Le film se termine d’ailleurs sur une citation de l’Évangile selon Saint Jean : “Tout ce que je sais, c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois.” Très bien. Sauf que le spectateur, lui, avait compris assez tôt que Jake LaMotta était aveugle. Et il a attendu deux heures qu’il trouve enfin ses lunettes.
Le poids de 1980
On ne jette pas les vieux films aux chiens. Raging Bull date de 1980. Bientôt cinquante ans. Cela compte. On a changé d’époque, changé de rythme, changé de regard. Ce qui était peut-être remarquable en 1980 ne l’est plus forcément aujourd’hui avec la même intensité.
C’est tout le problème des films qu’on revoit longtemps après leur sanctification. Certains résistent, d’autres ressemblent à Dune 1984, film culte sur le papier, mais beaucoup plus compliqué une fois remis devant les yeux.
Le noir et blanc reste superbe. Les scènes de boxe ont une vraie présence. La violence est sèche, parfois presque abstraite. Le film a une gueule, une vraie. Il ne ressemble pas à un produit calibré par comité marketing. Il sent le cinéma d’auteur américain qui serre les dents et qui prend son sujet au sérieux jusqu’à l’asphyxie.
Mais le respect n’est pas une émotion. Et l’importance historique d’un film ne crée pas automatiquement le plaisir de le regarder.

Le temps transforme les réalités
Il faut aussi rappeler une chose que les classements oublient parfois : à sa sortie, Raging Bull n’a pas eu le succès commercial attendu. Ce n’était pas le film unanimement porté par le public comme une évidence populaire. C’est ensuite, avec le temps, les critiques, les cinéphiles, les classements, les rétrospectives, qu’il a été réintégré dans la catégorie des “best films ever”. Le temps transforme les réalités. Il prend un film compliqué, pas forcément aimable, pas forcément rentable, et il en fait un monument devant lequel tout le monde est invité à se recueillir.
Parfois, il révèle un film. Parfois, il le repeint. Idiocracy, par exemple, gagne en évidence à mesure que le monde semble vouloir lui donner raison. Raging Bull, lui, gagne surtout en statut.
C’est très pratique, le temps. Il nettoie les angles, remplace les fauteuils vides par des citations savantes. Il transforme parfois un rendez-vous manqué en événement fondateur.
Raging Bull est peut-être un grand film. Il est même sûrement un grand film pour beaucoup de monde. Mais il peut aussi être un grand film devant lequel on reste sur le palier, avec son manteau sur le bras, en attendant qu’on nous invite vraiment à entrer.
Film culte, rendez-vous manqué
Au fond, Raging Bull m’a fait l’effet d’un monument devant lequel on vous explique qu’il faut absolument ressentir quelque chose. Alors on regarde. On prend du recul, on cherche l’angle, on lit la plaque. On reconnaît la qualité de la pierre. Mais rien ne vient.
C’est un film sur un homme qui ne sait pas voir. Ironie parfaite : je suis peut-être moi aussi passé à côté de ce qu’il fallait voir.
Ou alors j’ai vu. Et ce que j’ai vu, c’est un boxeur jaloux, colérique, orgueilleux, autodestructeur, enfermé dans sa propre viande, filmé avec un talent immense, mais qui m’a laissé à distance.
Canal+ propose des films « culte ». Très bonne idée. Cela permet aussi de vérifier que tous les cultes ne recrutent pas tout le monde.
Raging Bull : fiche technique
| Élément | Information |
|---|---|
| Titre original | Raging Bull |
| Réalisation | Martin Scorsese |
| Scénario | Paul Schrader et Mardik Martin |
| D’après | Raging Bull: My Story, mémoires de Jake LaMotta |
| Acteurs principaux | Robert De Niro, Joe Pesci, Cathy Moriarty, Frank Vincent |
| Pays | États-Unis |
| Année | 1980 |
| Genre | Drame biographique, film de boxe |
| Durée | 2h09 |
| Photographie | Michael Chapman |
| Montage | Thelma Schoonmaker |
| Musique | Pietro Mascagni |
| Format | Noir et blanc, avec quelques séquences en couleur |
| Sortie France | 25 février 1981 |
| Oscars | Meilleur acteur pour Robert De Niro, meilleur montage pour Thelma Schoonmaker |
| Budget estimé | Environ 18 millions de dollars |
| Box-office mondial estimé | Environ 23,4 millions de dollars |
FAQ Raging Bull
Oui. Raging Bull s’inspire de la vie du boxeur Jake LaMotta, champion du monde des poids moyens, surnommé “le taureau du Bronx”. Le film s’intéresse moins à la carrière sportive qu’à la destruction intime : jalousie, violence, orgueil, famille abîmée, chute personnelle.
Raging Bull est devenu culte par la réputation critique, la mise en scène de Martin Scorsese, le noir et blanc très travaillé, le montage de Thelma Schoonmaker et surtout la performance de Robert De Niro. Son statut s’est renforcé avec le temps, les classements et les rétrospectives.
Pas vraiment au niveau commercial. Le film a été reconnu par les professionnels, notamment avec l’Oscar du meilleur acteur pour Robert De Niro, mais son succès public n’a pas été à la hauteur de son statut actuel. C’est surtout avec le temps qu’il a été réinstallé parmi les grands films américains.
Le film a remporté deux Oscars : meilleur acteur pour Robert De Niro et meilleur montage pour Thelma Schoonmaker. Il était aussi nommé dans plusieurs catégories importantes, dont meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur dans un second rôle pour Joe Pesci et meilleure actrice dans un second rôle pour Cathy Moriarty.
Oui, si l’on veut comprendre une étape importante du cinéma américain et de la carrière de Scorsese. Mais il faut accepter un film dur, répétitif, froid, centré sur un homme violent et autodestructeur. Ce n’est pas un film aimable. Et tous les cultes ne recrutent pas tout le monde.
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