Les dernières heures de Mario Biondo : la persistance de la vérité

Photo encadrée utilisée dans Les dernières heures de Mario Biondo sur Netflix

Tout commence comme beaucoup de documentaires Netflix.

Un homme est retrouvé mort chez lui. Un appartement. Une nuit. Une mort violente. Une famille qui ne comprend pas. Des images d’archives, des visages fermés, des journalistes, des experts, des plateaux télé, et cette mécanique parfaitement huilée qui pousse le spectateur à se dire : allez, encore une affaire où la vérité va finir par sortir.

Sauf que non.

Ou plutôt, elle sort peut-être très vite, mais personne ne veut plus l’entendre.

Mario Biondo est retrouvé mort à Madrid. Il est Italien, il travaille dans l’audiovisuel, il est marié à Raquel Sánchez Silva, star de la télévision espagnole. À partir de là, l’affaire cesse immédiatement d’être un drame intime pour devenir une matière inflammable. La mort d’un homme ne suffit plus. Il faut une histoire, une intrigue, un soupçon, une veuve, une famille en guerre, une télévision qui tourne et un public qui réclame sa dose.

La famille refuse la thèse du suicide.

Les médias s’emballent.

Puis la vérité commence son long calvaire.

Mourir ne suffit plus, il faut entrer dans un récit

Il est difficile, presque impossible, d’accepter la mort de quelqu’un qu’on aime.

Quelqu’un à qui on a donné de l’amour. Une personne qu’on a élevée, vue heureuse, entendue rire, parler, se fâcher, faire des projets, prononcer les petites phrases absurdes du quotidien. Quand elle disparaît brutalement, le cerveau refuse l’évidence. Il cherche une porte de sortie, une faute, un responsable, une main extérieure.

Je le comprends plus que n’importe qui.

La douleur n’est pas rationnelle. Elle n’est pas juridique non plus. Elle ne lit pas les rapports d’expertise avec calme, un stylo à la main, en se disant : très bien, passons à la conclusion.

Mais il y a une différence entre comprendre une douleur et la transformer en système.

C’est exactement ce que montre cette série. Au départ, il y a un deuil impossible. Ce deuil devient une position, puis une certitude, avant de finir en vérité parallèle, défendue contre tout ce qui pourrait la contredire.

Suicide, accident, ou mot impossible à prononcer ?

L’appellation de “suicide involontaire” existe-t-elle vraiment ? Dans ce type de cas, ne devrait-on pas parler plutôt d’accident ?

C’est peut-être là que tout se joue.

Le mot suicide est terrible. Il écrase tout. Il semble désigner une volonté claire, une décision consciente, un geste définitif. Or, dans cette affaire, la possibilité évoquée n’est pas celle d’un suicide classique, froidement décidé, mais celle d’une mort survenue dans un contexte particulier, peut-être lié à une pratique d’auto-asphyxie, sous l’effet de stupéfiants, avec la recherche d’une sensation ou d’une excitation sexuelle.

Autrement dit : quelqu’un qui ne voulait pas mourir, mais qui meurt quand même.

Et cela change tout.

Le mot “accident” serait peut-être plus acceptable pour ceux qui restent. Moins accusateur, moins brutal. Moins définitif moralement. Mais la machine judiciaire, médiatique et familiale ne travaille pas toujours avec les nuances dont les vivants ont besoin pour survivre à la mort.

Alors les camps se cristallisent.

D’un côté, certains considèrent que l’enquête ne permet pas d’aller contre la thèse d’une mort causée par la victime elle-même. En face, une famille refuse cette conclusion et veut voir un meurtre là où les expertises reviennent, encore et encore, au même point.

La famille contre les experts, les experts contre la douleur

La famille italienne, sicilienne, refuse les conclusions.

Elle récuse les expertises, conteste les rapports, réclame des réouvertures, demande des exhumations, nomme des experts, puis se retrouve parfois confrontée à leurs conclusions lorsqu’elles ne vont pas dans le sens espéré.

Tout cela a quelque chose de profondément humain et, en même temps, de profondément inquiétant.

Humain, parce qu’on comprend le refus. La tristesse de perdre un enfant ne se discute pas sur un tableau Excel, avec trois colonnes et une conclusion en bas de page. Inquiétant, parce qu’à force de rejeter tout ce qui ne confirme pas l’hypothèse désirée, on ne cherche plus la vérité. On cherche une validation.

La vérité devient acceptable seulement si elle correspond à la douleur.

C’est là que le documentaire devient vraiment intéressant. Pas seulement comme true crime, ni seulement comme chronique judiciaire, mais comme symptôme d’époque. Il ne raconte pas uniquement la mort de Mario Biondo. Il raconte notre difficulté collective à accepter qu’une vérité puisse être triste, sale, gênante, mais tout de même vraie.

On voit trop souvent des combats de David contre Goliath là où il faudrait parfois accepter une réalité beaucoup moins romanesque : une famille contre une conclusion, une douleur contre un dossier, un récit contre des expertises.

Les plateaux télé, cette fabrique du soupçon

Les choses deviennent passionnantes, sociétalement, quand les plateaux télé entrent en scène.

À force d’émissions, de débats, de présentateurs prétendument journalistes et d’intervenants venus donner du mystère à heure de grande écoute, une idée s’installe : ce n’est peut-être pas un suicide. Si ce n’est pas un suicide, alors c’est peut-être autre chose. Cette autre chose implique peut-être quelqu’un. Et si quelqu’un est impliqué, alors nous avons une affaire.

Voilà.

La machine est lancée.

Pour faire de l’audience, les chaînes s’assoient parfois copieusement sur des principes fondamentaux. Elles remettent en cause, par petites touches, des décisions de justice, des expertises scientifiques, des procédures répétées, des conclusions déjà examinées. Ne disent pas toujours frontalement “on vous ment”. Elles font mieux. Elles posent des questions, froncent les sourcils, invitent des gens et créent un climat.

C’est beaucoup plus efficace.

La question remplace le fait.

Le doute prend la place de la preuve.

Le plateau remplace le tribunal.

Et le téléspectateur a l’impression de participer à une contre-enquête alors qu’il regarde souvent une émission fabriquée pour prolonger son attention entre deux tunnels publicitaires.

La vérité relative, ce cauchemar moderne

Le reportage montre cela avec brio, et je trouve cela extrêmement grave.

Nous vivons dans un monde où la vérité devient de plus en plus relative, partisane, tribale. Vérité judiciaire, familiale, médiatique, émotionnelle, vérité de plateau ou de réseau social : chacun finit par choisir la sienne comme on choisit un camp.

Vision d’horreur du monde moderne.

Bien sûr, cela laisse une porte ouverte aux complotistes, aux marchands de soupçon et aux prêcheurs du vide. Ils arrivent toujours après le drame, jamais très loin des familles blessées, des procédures longues et des caméras allumées. Leur commerce consiste à vendre une clé, un secret, un indice, un accès caché à la vérité. Ils ne consolent pas. Ils exploitent.

Dans l’affaire Biondo, le documentaire montre aussi cette mécanique-là : des pistes techniques sorties de leur chapeau, des histoires de connexions Wi-Fi, des hypothèses numériques présentées comme des révélations, cette façon très moderne de faire croire qu’un détail informatique va pulvériser tout le réel.

Il y a notamment cette société américano-italienne qui revient avec une histoire de connexion à la box internet au moment des faits. Sur le papier, c’est fascinant. C’est moderne. C’est technique. Cela donne l’impression qu’une machine, quelque part, aurait gardé une vérité que les hommes auraient ratée.

Sauf que ce genre de piste peut aussi faire exploser l’imaginaire. Une connexion, une adresse, un horaire, un appareil, et tout le monde repart pour un tour. On ne parle plus d’un corps, d’une scène, d’une expertise médico-légale. On parle de Wi-Fi, de traces numériques, de fantômes électroniques. C’est parfait pour la télévision. Idéal pour relancer le doute.

Mais une piste technique n’est pas une preuve magique. Elle doit être vérifiée, contextualisée, confrontée au reste. Sinon, elle devient une nouvelle religion du soupçon, avec ses prêtres, ses graphiques et ses fidèles.

C’est le vieux commerce du doute avec des habits neufs.

Avant, il fallait un voyant, un détective privé ou un type qui parlait aux morts. Aujourd’hui, un discours pseudo-technique suffit : serveur, adresse IP, connexion mystérieuse, deux graphiques, et la suspicion repart en tournée.

Toujours nier, répéter, recommencer

Cela me fait penser à cette grande mythologie de la communication politique américaine : nier, combattre, répéter, répéter encore, jusqu’à ce que le mensonge devienne une réalité.

Une réalité sale, une réalité toxique, une réalité pour les imbéciles, les ignorants, les convaincus d’avance et les gens qui préfèrent une histoire excitante à une conclusion triste.

Le problème, c’est que cette technique fonctionne. Elle fonctionne en politique, dans les médias, les affaires judiciaires, les familles, sur les réseaux. Sa force vient de notre refus du hasard, de notre haine du vide, de notre besoin de récit.

C’est la logique du “quoi qu’il arrive, ne jamais admettre la défaite et revendiquer la victoire”, cette mécanique que l’on retrouve aussi dans The Apprentice : répéter, contester, saturer l’espace, jusqu’à ce que le réel finisse par ressembler à une option parmi d’autres.

Un accident, c’est insupportable.

Une mort absurde l’est encore davantage.

Quant à une vérité médiocre, embarrassante, sans grand méchant clairement identifié, elle devient presque invendable.

Alors on fabrique autre chose.

Netflix, le true crime et ses ambiguïtés

Netflix a fait de ce genre d’affaires un format.

Trois épisodes. Une promesse de vérité. Une musique lourde. Des archives, des visages filmés de près, des couloirs, des dossiers, des journalistes, des experts, des témoins, et des silences placés au bon moment.

Je ne vais pas faire semblant : cela fonctionne. On regarde, on veut comprendre, on veut savoir.

Mais la force de ce documentaire est peut-être de retourner progressivement son propre outil. Au lieu de seulement nourrir la pulsion true crime, il montre aussi comment cette pulsion abîme tout. Les médias espagnols, les plateaux italiens, les proches, les intervenants et les spécialistes du soupçon ont transformé une mort en feuilleton.

Ce n’est pas un reportage exceptionnel sur Netflix parce qu’il révélerait un secret caché. C’est un documentaire intéressant parce qu’il montre comment une société fabrique du doute, puis s’étonne que ce doute devienne incontrôlable.

Quand une mort devient un feuilleton, plus personne ne sort propre de l’histoire. Ni les vivants, ni les morts, ni ceux qui regardent.

Netflix regorge de documentaires judiciaires et de catégories obscures qu’on peut aller chercher avec les codes Netflix et ses catégories cachées. Ici, pourtant, le vrai sujet n’est pas le catalogue. C’est notre gourmandise collective pour les affaires où la vérité ne suffit jamais tout à fait.

La veuve, cible parfaite

Il y a aussi la figure de la veuve.

Dans ce type d’affaire, elle est presque toujours idéale pour le récit. Proche, vivante, connue, filmable, commentable, jugeable. Son comportement devient une matière. Elle pleure trop ou pas assez, parle trop ou trop peu, reprend sa vie trop vite ou pas assez vite. Elle devient suspecte parce qu’elle n’est pas morte avec le mort.

C’est d’une violence folle.

Une veuve n’est pas un personnage de scénario. Elle n’a pas à fournir le bon dosage de douleur pour satisfaire une audience. Mais la télévision adore ça. Les plateaux ont besoin de visages, de réactions, de contradictions apparentes. Ils transforment le deuil en comportement public.

Et dès qu’un comportement public ne correspond pas au théâtre attendu, le soupçon s’installe.

Ruban de police devant une porte dans le documentaire Netflix sur Mario Biondo

La persistance de la vérité

Le titre que j’aurais envie de donner à tout cela, c’est : la persistance de la vérité.

Parce que malgré le bruit, les réouvertures, les contre-expertises, les plateaux télé, les pistes techniques plus ou moins fumeuses, la douleur, les accusations et les années qui passent, la vérité tient encore.

Elle est abîmée, attaquée, distendue, rendue presque inaudible.

Mais elle tient.

Personne n’a été inculpé.

Les procédures ont coûté du temps, de l’argent, de l’énergie, de la souffrance. Le contribuable italien a payé une part de cette quête interminable. La veuve a été exposée. La famille s’est enfermée dans une bataille sans fin. Les médias ont mangé. Les marchands de doute ont rôdé.

Au bout du compte, il reste une chose simple, terrible, presque impossible à accepter : toutes les histoires ne cachent pas un complot.

Parfois, la mort est seulement la mort.

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Verdict du Singe

Les dernières heures de Mario Biondo n’est pas seulement un documentaire sur une affaire trouble.

C’est un documentaire sur notre époque.

Une époque où la douleur exige un coupable, où les plateaux télé fabriquent du doute, où les experts sont acceptés seulement quand ils disent ce qu’on veut entendre. Les mots comptent moins que les récits. Une vérité peut devenir suspecte simplement parce qu’elle n’est pas assez spectaculaire.

C’est triste, souvent agaçant, parfois glaçant.

Mais c’est intéressant.

Pas parce qu’on sort avec une révélation fracassante.

Parce qu’on sort avec quelque chose de plus désagréable : la démonstration qu’une vérité peut être là, sous nos yeux, et perdre quand même la bataille médiatique.

Le mort ne parle plus.

Les vivants parlent trop.

Et la télévision, elle, n’éteint jamais vraiment la lumière.

Informations techniques

ÉlémentDétail
Titre françaisLes dernières heures de Mario Biondo
Titre internationalThe Last Hours of Mario Biondo
PlateformeNetflix
FormatMini-série documentaire
Nombre d’épisodes3 épisodes
Année2023
SujetMort de Mario Biondo, enquête, médias, famille, soupçons
GenreTrue crime, documentaire judiciaire, affaire médiatique
À regarder pourComprendre comment un deuil peut devenir une guerre médiatique
Conseil du SingeÀ voir moins pour le “mystère” que pour ce qu’il dit de notre rapport malade à la vérité

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