Shrinking : la série où tout le monde soigne tout le monde, sauf le scénario

Affiche de la série Shrinking avec le casting assis sur un banc en Californie

On partait vers la Californie des trucs coolos, ensoleillée, rayonnante, thérapeutique, avec Jason Segel dans la valise et l’espoir modéré de trouver une série drôle, intelligente, un peu mélancolique, peut-être même touchante.

Erreur.

Sauf qu’on arrive dans Shrinking comme on entre dans une salle d’attente où tout le monde parlerait trop fort de ses traumas, de ses limites, de ses envies, de ses blessures, de son père, de sa mère, de son deuil, de sa sexualité, de son rapport au monde, de son besoin d’être validé, reconnu, entendu, respecté, aimé, réparé, applaudi, et éventuellement abonné à Apple TV+.

L’horreur.

Le néant.

Pas le néant élégant, métaphysique, celui qui pourrait donner une belle scène de théâtre. Non. Le néant bavard. Le néant progressiste californien. Le vide qui se croit profond parce qu’il connaît trois mots de psychologie et deux concepts entendus dans un podcast.

Le psy qui voulait sauver tout le monde

En anglais, “shrink” veut aussi dire psy. Voilà. On a compris. Shrinking, c’est donc une série de psys, avec un thérapeute endeuillé qui décide de dire la vérité à ses patients, sans filtre, sans distance, sans cadre, sans prudence, parce que la série a besoin d’un concept.

Sur le papier, il y avait quelque chose.

Un psy qui perd pied après la mort de sa femme. Un homme qui ne sait plus comment être père. Un professionnel censé contenir les autres alors qu’il n’arrive même plus à tenir sa propre maison debout. Il y avait là de quoi faire une très bonne série. Une vraie. Pourtant, une série sur la douleur, le deuil, l’égoïsme de la souffrance, la fatigue de ceux qui restent, la manière dont on peut devenir injuste quand on a trop mal.

Mais Shrinking ne fait pas confiance à son sujet.

Affiche de Shrinking avec le casting principal de la série Apple TV+

La série a peur du silence. Elle a peur du malaise. Elle a peur de laisser une scène vivre. Alors elle tartine. Elle explique, surligne, ajoute une vanne, puis une autre, puis une leçon. Ajoute un personnage secondaire qui vient dire ce qu’il faut penser. Rajoute une discussion sur les limites, puis une blague sexuelle, puis un moment tendre. Puis un petit sermon emballé dans de la fausse décontraction.

À force de vouloir traiter des sujets sérieux en les gavant à outrance, la série finit par donner l’impression d’avoir été écrite dans une salle de réunion. Là où chaque émotion devait passer par le service conformité.

Jason Segel au milieu du chantier

Je suis venu pour Jason Segel.

Il a cette tête de grand type mal réveillé, fragile, sympathique, un peu dépassé par son propre corps ; il pourrait être formidable dans une série sur un homme qui s’effondre doucement. Surtout, il a ce truc de chien battu qui ne demande pas la pitié, juste qu’on lui laisse cinq minutes sans lui balancer une vérité définitive au visage.

Mais la série ne lui laisse aucune chance.

Son personnage a perdu sa femme. Cela devrait suffire pour commencer. Cela devrait même être le centre. Mais non. Il faut qu’il se fasse engueuler, recadrer, éduquer, corriger, juger, surveiller, conseiller, accompagner, humilier, consoler, puis de nouveau corriger. Du coup, tout le monde lui parle comme s’il était à la fois un enfant, un danger public et un mauvais élève de la grande école américaine du comportement acceptable.

Bref, le pauvre en prend plein la tête, de toutes parts, comme si la mort de sa femme n’avait pas été suffisante.

Et c’est là que Shrinking devient fatigante. Pas seulement mauvaise ou maladroite. Fatigante. Parce qu’elle donne toujours l’impression que quelqu’un va venir vous expliquer ce que vous auriez dû ressentir à la place du personnage.

Harrison Ford, le vieux lion dans la garderie

Et puis il y a Harrison Ford.

On le découvre presque par hasard, en psy bourru, râleur, fatigué, atteint de Parkinson. Et avec cette manière de regarder les autres comme s’il se demandait pourquoi personne n’a encore eu la décence de se taire.

Il est évidemment la meilleure raison de rester.

Harrison Ford comme je l’aime, ce n’est pas forcément celui qui court dans tous les sens. C’est aussi celui qui peut rester assis, lever un sourcil, lâcher trois mots et donner l’impression que toute la pièce vient de perdre quinze points de QI.

Deux personnages de Shrinking assis sur des bancs dans un décor californien

Il n’a plus besoin de séduire, de courir dans un temple, de piloter quelque chose, de sortir un revolver ou de grogner contre des nazis. Il est là, sec, usé malgré lui, donne à la série un poids qu’elle ne mérite pas toujours.

Mais même lui se retrouve pris dans la machine.

Son personnage devrait être une brèche. Un type ancien, rugueux, peu compatible avec l’époque, un homme qui refuse la grande lessive émotionnelle permanente. Par moments, cela fonctionne. On respire. On se dit : enfin quelqu’un qui ne parle pas comme une brochure d’accompagnement psychologique.

Puis la série le rattrape. Elle le fait entrer dans son grand bain tiède de réparation collective. Le vieux lion se retrouve lui aussi dans la garderie.

Tous les hommes sont des chiffes, sauf un

Au fond, il y a quelque chose de très américain, et de très actuel, dans Shrinking : presque tous les hommes y sont des chiffes.

Des grands enfants, des hommes à reprendre, corriger, accompagner dans leur propre insuffisance. Des hommes qui doivent apprendre, écouter, s’excuser, se déconstruire, se reconstruire, se rendre compte, faire mieux, parler mieux, pleurer mieux, aimer mieux.

Sauf Harrison Ford.

Mais connaissant les Américains, cela a peut-être été négocié par contrat.

À côté de lui, les autres personnages masculins semblent constamment en retard sur la marche morale de la série. Ils ont toujours quelque chose à comprendre, une leçon à recevoir, une dette symbolique à payer. Même quand ils souffrent, ils souffrent mal. Même quand ils aiment, ils aiment de travers.

Le mari de Liz, par exemple, finit presque par paraître miraculeux. Gentil, disponible, patient, un peu trop parfait pour être crédible. Mais suffisamment doux pour survivre dans ce monde où l’homme est souvent traité comme une matière brute qu’il faut polir au papier de verre idéologique.

Liz, la voisine qui sait tout mieux que tout le monde

Liz, justement.

Il faudrait parler de ce personnage de voisine omniprésente, intrusive, autoritaire, persuadée de bien faire, et donc d’autant plus dangereuse. Elle a ce profil très série américaine : la femme qui contrôle tout, qui arrange tout, qui décide pour tout le monde. Puis qui s’étonne que les autres respirent de travers.

Elle devrait être drôle. Parfois, elle l’est.

Mais elle devient aussi le symptôme du problème. En effet, cette série ne sait pas toujours distinguer l’attention de l’ingérence, la tendresse du contrôle, la solidarité de l’occupation militaire de la vie des autres.

Scène de jardin de nuit dans la série Shrinking sur Apple TV+

Tout le monde entre chez tout le monde ; tout le monde sait ce que tout le monde devrait faire. Tout le monde a une opinion sur la douleur du voisin, la sexualité de l’autre, le deuil du copain, l’avenir de la fille, le couple du collègue.

La Californie est grande, mais visiblement personne n’a de porte qui ferme.

La fille qui donne des leçons de vie à son père

La fille de Jimmy n’est pas en reste.

Elle a perdu sa mère. On peut donc comprendre sa colère, son désarroi, sa dureté. Là encore, il y avait un vrai sujet. Comment une adolescente vit-elle le deuil quand son père s’effondre en même temps qu’elle ? Comment devient-on l’adulte de la maison parce que l’adulte officiel est en ruine ?

Mais très vite, elle se met à donner des leçons de vie du haut de ses seize ans et demi.

C’est un des grands mystères de la fiction américaine récente : les adolescents ont souvent l’air d’avoir lu trois manuels de sociologie, deux guides de parentalité et l’intégralité des règles de la communication non violente avant même d’avoir payé une facture d’électricité.

Elle aussi possède déjà la vision complète du monde, sait ce qui est juste, ce qui est toxique. Elle sait ce que son père aurait dû faire, dire, comprendre, anticiper.

Le deuil devient alors un prétexte à une nouvelle formation obligatoire.

Sexe, vulgarité et anglicismes sous perfusion

Attendez, ce n’est pas fini.

Il y a aussi la sexualité omniprésente, la vulgarité en mode automatique, les dialogues qui veulent être crus, modernes, libérés, mais qui finissent surtout par donner envie de mettre pause pour souffler.

En version originale, c’est parfois encore plus flagrant. Tout est truffé d’anglicismes d’époque, de références sociales, de petites expressions de la modernité américaine, de mots qui veulent faire vrai, actuel, cool, inclusif, thérapeutique, sex-positive, whatever.

On dirait une série écrite par des gens qui ont peur de rater un mot-clé du XXIe siècle.

Le sexe n’est pas forcément un problème. La vulgarité non plus. Le problème, c’est quand ils deviennent une ponctuation. Quand chaque personnage doit prouver qu’il est contemporain en parlant comme une newsletter de plateforme.

Ce n’est pas transgressif.

C’est administratif.

Le couple gay, miraculeusement presque normal

Le plus drôle, finalement, c’est que le couple gay, malgré son côté excentrique, paraît presque le plus normal de l’affaire.

On craignait le pire. On s’attendait au grand festival de clichés, aux scènes calibrées pour prouver que la série est du bon côté de l’Histoire, aux dialogues où chaque réplique semble relue par un comité municipal de la positivité.

Et pourtant, cela passe mieux que prévu.

Peut-être parce que ces personnages ont le droit d’être ridicules sans que la série leur mette immédiatement une médaille ; peut-être parce qu’ils ne sont pas uniquement là pour donner une leçon. Peut-être aussi parce que, dans ce zoo émotionnel, une excentricité franche finit par sembler plus honnête que la normalité trafiquée des autres.

C’est dire le niveau du problème.

Californie tiède, Californie trash

Résultat, la Californie de Shrinking, c’est la Californie de la terrasse, du voisin sympa, de la maison ouverte, de la réparation affective permanente. Tout y semble pensé pour être lumineux, inclusif, verbal, chaleureux, correct.

C’est presque l’exact inverse de la Californie trash de Snowfall, où Los Angeles ne sert pas de décor à la reconstruction personnelle. Là, c’est la destruction méthodique d’un monde par le crack, l’argent et la violence.

Dans Shrinking, même la douleur semble avoir été passée au filtre doux.

Le soleil est là.

Le chaos aussi.

Mais le chaos a suivi une formation en médiation.

Casting de Shrinking autour d’une voiture dans un décor californien

Une série qui aurait pu être intéressante

Le plus rageant, c’est que Shrinking aurait pu être une série très intéressante.

Il y avait Jason Segel, Harrison Ford, un sujet. Pourtant, il y avait ce théâtre possible entre patients, psys, voisins, enfants, amis, morts et vivants ; la matière pour faire rire sans esquiver la douleur.

Mais la série veut tout faire en même temps.

Parler du deuil. De la paternité. De la maladie. Du couple. De l’amitié, de la thérapie, de la masculinité. Du sexe, de la culpabilité, de la reconstruction, de la différence. De la race. Des limites. Du pardon. De la vulnérabilité. Du trauma. Du besoin de reprendre sa vie en main.

Tout cela en gardant le sourire, la punchline, le rythme, la petite musique Apple TV+, et le soleil californien sur les murs.

Au bout d’un moment, ce n’est plus une série.

C’est un programme de rééducation affective avec abonnement mensuel.

La bienpensance nord-américaine n’est jamais aussi fatigante que lorsqu’elle croit être détendue. Elle arrive en short, elle dit “no pressure”, puis elle vous explique pendant huit épisodes comment il faut aimer, parler, souffrir, pardonner et devenir une meilleure version de vous-même.

Merci.

On va peut-être rester une version moyenne encore un peu.

Verdict du Singe

Shrinking partait avec une bonne idée : un psy qui déraille parce qu’il n’arrive plus à tenir sa propre vie. Il y avait de quoi faire une comédie noire, une série sur le deuil, la parole, les dégâts de ceux qui veulent aider trop fort.

À la place, on se retrouve avec une Californie bavarde où chaque personnage semble vouloir obtenir son diplôme de bienveillance appliquée.

Harrison Ford sauve des morceaux.

Jason Segel mérite mieux.

Le reste oscille entre bonne intention, surcharge émotionnelle, vulgarité mécanique et morale permanente.

Le calvaire n’est pas fini : il y a une saison 3.

Visiblement, je dois être le seul à penser cela. Quand une série arrive à une troisième saison, c’est généralement que les deux premières ont plu à suffisamment de monde pour remettre une pièce dans la machine.

Je me suis épargné cette troisième séance.

La thérapie continue.

Le patient, lui, a résilié.

Informations techniques

ÉlémentDétail
Titre originalShrinking
CréateursBill Lawrence, Jason Segel, Brett Goldstein
PlateformeApple TV+
Distribution principaleJason Segel, Harrison Ford, Jessica Williams, Christa Miller, Luke Tennie, Michael Urie
GenreComédie dramatique, série psy, deuil sous soleil californien
PaysÉtats-Unis
Année de lancement2023
Fiche IMDbShrinking
Conseil du SingeHarrison Ford, oui. Le reste, sous surveillance thérapeutique.

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