Il y a des braqueurs qui arrivent avec une cagoule, un fusil scié et une haleine de chien mouillé. Je ne me suis jamais fait braquer cela étant. Et puis il y a Bruno Sulak. Chemise ouverte, sourire propre, petite gueule de cinéma, braquage sans bain de sang et romantisme vendu avec l’emballage cadeau. Le genre de type qui pourrait vider une bijouterie en s’excusant presque de déranger.
Libre, film français réalisé par Mélanie Laurent, est diffusé sur Prime Video et revient sur la trajectoire de Bruno Sulak, célèbre braqueur des années 1970-1980, souvent présenté comme “l’Arsène Lupin des bijouteries”. Une formule qui résume assez bien le personnage : il a commencé par les supermarchés, mais c’est dans les vitrines de luxe que sa légende s’est polie. Le film est réalisé par Mélanie Laurent, avec Lucas Bravo, Léa Luce Busato et Yvan Attal au casting. Sa sortie sur Prime Video date du 1er novembre 2024.
Sur le papier, il y avait de quoi faire. Un braqueur beau gosse, non violent, amoureux, poursuivi par la police, qui s’évade de prison comme d’autres ratent leur RER. Un homme qui vole mais qui ne tue pas. Un hors-la-loi qui plaît aux journaux, aux femmes, aux spectateurs et probablement à quelques types qui confondent encore liberté et tiroir-caisse ouvert.
Le problème, c’est que le romantisme du braquage, c’est comme les films de gangsters avec des vestes en cuir : ça marche toujours un peu trop bien.

Bruno Sulak, l’Arsène Lupin des bijouteries passé par les supermarchés
Le film présente Sulak comme un braqueur à part. Pas le boucher du coin, pas le cinglé qui tire avant de parler. Pas le petit nerveux qui transforme une supérette en stand de ball-trap. Lui, c’est le braqueur qui aurait presque lu de la poésie avant de demander le contenu du coffre.
On nous vend donc un homme libre. Un type qui refuse les règles, les banques, la société, les carcans. Il braque, mais avec élégance ; il vole, mais sans violence ; il fuit, mais par amour. Il est poursuivi, mais il sourit. C’est pratique, le sourire, au cinéma. Cela transforme assez vite le vol en geste esthétique.

Quand le mythe oublie les caissières
La nuance a son importance. Sulak n’est pas seulement un braqueur de supermarchés à l’ancienne, avec caisse ouverte et employés tétanisés. Il devient surtout, dans la mémoire collective, ce voleur élégant des bijouteries, celui qu’on préfère imaginer en gentleman qu’en type armé face à des salariés qui n’avaient rien demandé. Le mythe adore les vitrines Cartier. Il digère beaucoup moins bien les caissières.
Cela rejoint d’ailleurs une vieille passion française pour le bandit “sympathique”, presque social, celui qu’on aimerait repeindre en Robin des Bois moderne dès qu’il prend l’argent ailleurs que dans notre propre poche. Le problème, c’est qu’un braquage reste un braquage. Même quand le voleur a de belles dents.
Et c’est là que Libre devient intéressant malgré lui. Parce qu’il pose une vraie question sans toujours oser la regarder en face : à partir de quel moment un braqueur devient-il un héros ? Quand il ne tue personne, quand il est beau, quand il a de l’humour, quand il aime une femme ? Quand Prime Video lui donne une belle lumière et une bande-son bien emballée ?
On a envie d’y croire, évidemment. Le braqueur non violent, c’est presque reposant. Aujourd’hui, les criminels se sédentarisent. Ils n’ont plus besoin d’entrer dans les banques avec des armes. Ils peuvent ruiner des gens depuis un ordinateur, vider des comptes, monter des arnaques, organiser des flux, blanchir, presser, escroquer, disparaître. Le crime a mis une chemise blanche et travaille parfois dans un open space.
À côté de ça, Bruno Sulak a presque l’air artisanal. Un petit producteur local du braquage. Circuit court. Sans conservateur. Sans violence ajoutée.
Lucas Bravo, le braquage avec option Gabriel
Lucas Bravo arrive dans le film avec ce qu’on attend de lui : une belle gueule, un sourire, cette capacité assez énervante à avoir l’air sympathique même quand il fait quelque chose de franchement répréhensible. Le Gabriel d’Emily in Paris a simplement troqué la cuisine parisienne contre les braquages, mais il conserve ce petit côté “viens, on va boire un jaune et discuter de la vie”.
Et soyons honnêtes : ça fonctionne. On ne va pas faire semblant. Il a la tête de l’emploi, ou du moins la tête du film que Mélanie Laurent veut faire. Pas un portrait noir, pas une plongée rugueuse dans le banditisme, mais un biopic glamour, nerveux, romancé, où l’homme semble toujours un peu plus intéressant que ses actes.
Sulak devient alors moins un criminel qu’un personnage. Et au cinéma, c’est déjà beaucoup. Peut-être même trop.

Parce qu’à force de filmer la belle gueule, la cavale, l’amour, le panache, les costumes, les voitures, les combines et les sourires en coin, on finit par oublier ce que le braquage provoque autour. Pas forcément du sang. Pas forcément des morts. Mais de la peur, de la tension, des vies traversées par un moment de violence même quand aucune balle n’est tirée.
Les victimes sont rarement celles qui intéressent le plus le cinéma. Elles ne sont pas toujours photogéniques, elles ne conduisent pas vite, elles n’embrassent pas sous la pluie, elles ne s’évadent pas de prison. Elles restent derrière, avec le choc, l’assurance, le patron, la caisse, le souvenir. C’est moins vendeur.
Le problème du braqueur romantique
Le braqueur romantique est une vieille tentation française. On aime bien ça, chez nous. L’homme contre le système. Le voleur élégant. Le bandit lettré. Le type qui prend à ceux qui ont trop, même quand ce n’est pas exactement ce qu’il fait. On l’habille d’anarchisme, de panache, de refus social, de liberté. Et hop, le coffre-fort devient presque une urne électorale.
Mais le braquage n’est pas un tract politique. C’est un rapport de force. Même sans tirer, même sans frapper, même avec le sourire.
C’est toute l’ambiguïté de Libre. Le film veut nous montrer un homme qui refuse la violence, mais il semble parfois oublier que la menace suffit. Qu’un braqueur sans meurtre n’est pas forcément un poète. Qu’un type qui ne tue personne n’est pas automatiquement un saint avec un blouson cool.
Le film insiste sur la liberté. Très bien. Mais quelle liberté ? Celle de refuser une vie normale, celle de ne pas travailler, celle de ne pas rentrer dans le rang, celle de prendre l’argent là où il se trouve ? Celle de faire payer aux autres son envie de mouvement ?
Sulak est hors système, nous dit-on. Sauf qu’il reste très attaché à l’argent du système. Il ne part pas vivre en forêt, chasser à l’arc et manger des racines en parlant aux oiseaux. Non, il braque. Il veut la liberté, mais avec du cash. C’est humain, certes. Mais moins pur que le film voudrait parfois le faire croire.
Le cinéma aime les braqueurs, c’est entendu. Il les aime quand ils sont maladroits comme dans Les Cerveaux, dangereux comme dans Un homme en colère, ou terriblement inquiétants comme dans la série belge 1985. Mais Libre choisit une autre voie : celle du voleur séduisant, presque lavé par sa propre légende.
Supermarchés, caissières et romantisme sélectif
Le passage par les supermarchés est important. Parce qu’il casse un peu l’image du gentleman cambrioleur. Une bijouterie, dans l’imaginaire collectif, c’est presque abstrait. Il y a des vitrines, du luxe, des assurances, des pierres qui brillent, des montres qui coûtent le prix d’un studio à Pantin. On se dit que personne ne souffre vraiment, que le système encaisse, que le riche monde du luxe survivra à trois bracelets envolés.
Le supermarché, c’est autre chose. C’est plus banal. Plus pauvre. Plus quotidien. Ce n’est pas la vitrine Cartier, c’est le tapis roulant, le badge, le chef de rayon, les néons, les gens qui travaillent debout et qui n’ont pas signé pour devenir figurants dans la légende d’un braqueur romantique.
Singe-Urbain a déjà croisé cette France-là, celle des employés qui tiennent debout parce qu’il faut bien, dans Discount, où la misère passe en caisse avec sourire obligatoire. On peut aussi fantasmer le supermarché géant façon Costco à l’américaine, temple XXL de la consommation organisée. Mais dans tous les cas, derrière les rayons, il y a des gens. Et face à une arme, même polie, même jamais utilisée, le romantisme fond assez vite.
C’est peut-être ce que Libre aurait gagné à regarder davantage : non pas seulement l’homme qui braque, mais le monde qu’il traverse en le tenant en joue.
Amazon Prime emballe le mythe
On sent très bien la fabrication Prime Video. Ce n’est pas forcément une insulte. Le film est regardable, propre, fluide, immédiatement consommable. Il a ce côté “biopic de plateforme” qui avance vite, qui polit les angles, qui met du romanesque là où il faudrait peut-être parfois un peu de crasse.
Mélanie Laurent sait filmer. Elle sait donner du rythme. Elle sait produire des images séduisantes. Mais dans Libre, cette séduction devient aussi le piège du film. Tout est un peu trop joli. Trop propre. Trop aimable. Même la cavale semble parfois avoir été repassée avant diffusion.
On n’est pas dans un grand film malade, un truc qui déborde, qui dérange, qui salit les mains. On est dans un objet bien fait, calibré, séduisant, avec son héros à fossettes, son amour impossible, son flic en face, sa musique, son époque, ses braquages et sa promesse de liberté. Ça se regarde, ça passe, ça ne fait pas mal.
Et c’est peut-être le souci.
Car avec un sujet pareil, on aurait aimé sentir davantage le malaise. Le frottement. Le danger moral. La fascination coupable. Le moment où l’on se dit : “Attends, pourquoi suis-je en train d’aimer ce type ?”
Le film préfère souvent répondre à notre place : parce qu’il est charmant.
Libre, vraiment ?
Le titre est beau. Libre. Un mot simple, presque trop grand. Le genre de mot qu’on colle sur un film pour lui donner tout de suite une épaisseur existentielle. Libre de quoi, de qui, jusqu’où, aux frais de qui ?
Bruno Sulak voulait peut-être être libre. C’est possible. Beaucoup de gens veulent l’être. Certains quittent leur boulot. D’autres divorcent. D’autres achètent un van. Lui braquait des bijouteries. Chacun son développement personnel.
Le film a le mérite de rappeler cette figure du banditisme français, aujourd’hui un peu oubliée hors des amateurs de faits divers et des nostalgiques des années 80. Il remet Sulak dans la lumière, avec ses contradictions, son charme, sa cavale, sa légende. Mais il semble parfois trop amoureux de son sujet pour vraiment le déshabiller.
Un sourire ne rend pas tout pardonnable
Alors oui, Libre est un film agréable. Lucas Bravo fait le boulot. Yvan Attal apporte son sérieux de vieux briscard. La réalisation avance sans ennui. On comprend très bien pourquoi cette histoire a tenté Mélanie Laurent : amour, fuite, mythe, insolence, destin tragique, tout est là.
Mais il reste cette petite gêne. Ce soupçon. Cette impression qu’on nous demande d’admirer un homme parce qu’il avait de meilleures manières que les autres criminels. Comme si dire “s’il vous plaît” en braquant suffisait à transformer le vol en art de vivre.
Au fond, Libre raconte moins la liberté que notre envie d’y croire. Notre envie de préférer le voleur élégant au criminel brutal. Notre besoin de transformer certains délinquants en personnages romanesques, pour oublier que le réel, lui, n’a pas toujours la lumière de Prime Video.
La violence moderne, elle, a parfois changé de costume. Elle peut être plus sèche, plus professionnelle, plus militaire, comme dans AKA. Elle peut aussi devenir invisible, administrative, numérique, planquée dans des fichiers, des virements, des montages et des contrats. Face à cela, le braqueur romantique semble presque appartenir à un vieux folklore national. Mais un folklore avec des armes reste un folklore avec des armes.
Bruno Sulak souriait peut-être très bien.
Mais un sourire, même en plan serré, ne rend pas tout pardonnable.
Fiche technique du film Libre
| Élément | Information |
|---|---|
| Titre | Libre |
| Réalisation | Mélanie Laurent |
| Scénario | Mélanie Laurent et Christophe Deslandes |
| Acteurs principaux | Lucas Bravo, Léa Luce Busato, Yvan Attal |
| Personnage principal | Bruno Sulak |
| Genre | Biopic, thriller, drame biographique |
| Durée | 1h50 / 110 minutes |
| Pays | France |
| Plateforme | Prime Video |
| Date de sortie | 1er novembre 2024 |
| Sujet | La trajectoire de Bruno Sulak, braqueur français surnommé “l’Arsène Lupin des bijouteries” |
| À voir pour | Lucas Bravo en braqueur charmeur, le mythe Sulak, l’ambiance années 80, le débat moral autour du bandit romantique |
| Réserve Singe-Urbain | Un film agréable mais parfois trop propre, trop séduit par son propre hors-la-loi |
Pour les informations de casting et les avis spectateurs, voir aussi la fiche AlloCiné de Libre et la fiche IMDb de Libre.
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