Il y a des films qui choisissent de vous coller la tête sous l’eau. Et puis il y a ceux qui préfèrent vous parler de la noyade avec une tape dans le dos, deux vannes, un peu de solidarité et la promesse qu’au bout du tunnel, il y aura quand même une sortie de secours. Discount, de Louis-Julien Petit, appartient clairement à cette deuxième famille. Sorti en 2015, le film suit des employés d’un hard-discount menacés par l’arrivée des caisses automatiques, qui montent en douce leur propre circuit parallèle en récupérant les produits promis au gaspillage. Rien que le point de départ dit déjà presque tout de notre époque ; le film Discount aborde la solidarité dans le monde du travail.
Robins des bois pour eux mêmes
Les Anglais ont Ken Loach, nous avons ce type de comédie sociale. Le mot comédie est d’ailleurs vite lancé. Chez Loach, la vie vous démonte méthodiquement. Ici, elle vous bouscule, mais avec un fond plus bon enfant, plus accessible, plus Robin des Bois, avec cette manière très française de vouloir traiter des choses sérieuses sans renoncer tout à fait à l’idée qu’il faut quand même laisser entrer un peu d’air. Discount n’est pas un film qui cherche l’écrasement. Il préfère la chaleur humaine, le système D, l’entraide cabossée, les petites vengeances morales contre un monde devenu obscène.
Ce que le film saisit assez bien, c’est cette musique quotidienne de la pauvreté quand elle accompagne des gens qui travaillent. Pas la grande misère spectaculaire. Pas la rue en gros plan. Non, la précarité économique ordinaire, banale, celle qui ronge en silence, celle des fins de mois qui regardent déjà le mois suivant avec angoisse. Ces mêmes gens qui bossent seront ensuite condamnés à acheter dans ces temples du discount où l’on parle de productivité en secondes et de prix en centimes. Pour ceux qui cherchent un film, Discount met en lumière la réalité des travailleurs, cette œuvre est un bel exemple. Le film part de là : du travail qui n’émancipe plus, du salaire qui ne protège plus, de la dignité qu’on laisse survivre entre deux palettes et trois promotions criardes.
Avant l’IA, la caisse automatique
Le vrai sujet, au fond, ce n’est même pas seulement la pauvreté. C’est la déshumanisation. Le remplacement de l’homme par la machine, bien sûr, avec ces caisses automatiques qui arrivent comme une sentence polie. Mais pas seulement. Il y a aussi la déshumanisation du langage, du management, du temps découpé en procédures, de l’existence transformée en rendement. Même les pauses deviennent suspectes, même les corps semblent devoir justifier leur présence. Et ce que le film raconte assez justement, c’est que personne n’en sort vraiment indemne. Les salariés sont des pions, évidemment. Les managers aussi, coincés dans une chaîne absurde où ils transmettent une violence qui les dépasse. Tout le monde exécute, encaisse, s’abîme.

Ce qui sauve Discount de la pure démonstration, c’est qu’il regarde aussi autour du supermarché. Il y a les quartiers, les clients, les débrouilles, les petites combines, les gens déjà fatigués avant même d’avoir commencé la journée. Le film n’oppose pas les bons pauvres aux méchants autres. Il montre plutôt une société entière placée sous tension, où chacun apprend à bricoler avec ce qu’il lui reste. C’est aussi pour cela que son imaginaire de “discount alternatif” fonctionne : moins comme une grande révolution que comme une réplique instinctive, presque animale, à un système qui jette les produits comme il jette les gens. D’ailleurs, on peut voir ce film Discount comme un récit solidaire.
Semi Happy-End pour réconfort
Après, soyons honnêtes : Discount choisit la voie du réconfort plus que celle de la cruauté. Il y a du conte social là-dedans, du film de bande, du soulagement distribué au spectateur pour qu’il ne sorte pas entièrement lessivé. On peut trouver cela un peu facile. On peut regretter un certain happy end, ou du moins cette volonté de refermer le récit sur quelque chose de plus consolant que ce que le réel autorise d’habitude. Mais c’est aussi sans doute ce qui explique que le film ait reçu le Valois du public au Festival du film francophone d’Angoulême : il parle de choses dures sans renoncer à être aimé.
Et c’est peut-être là que le film devient le plus troublant. Parce qu’en regardant ces vies pressées, ces humiliations à bas bruit, cette fatigue collée aux visages, on se surprend à penser quelque chose d’assez simple et d’assez violent : la vie nous a fait un cadeau. Pas un miracle. Pas un privilège tombé du ciel. Un cadeau quand même, même si l’on a soi-même travaillé dur pour gagner un peu d’air, un peu de confort, un peu de marge. Discount rappelle cela sans grande élégance parfois, sans noirceur définitive non plus, mais avec assez de sincérité pour que le film reste. Une comédie sociale, donc. Oui, mais une comédie qui sent très bien à quel point, derrière les néons du discount, la vie peut devenir chère pour ceux qui la vendent au rabais, et dans laquelle l’idée du film Discount conserve toute sa force.
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