Il y a des soirées où l’on entre au théâtre avec une envie sincère d’être embarqué. Et puis il y a celles où l’on comprend assez vite que l’on va surtout regarder les autres rire. Toute la famille que j’aime, actuellement au Théâtre des Variétés, part d’un postulat qu’on a déjà vu passer plusieurs fois sous des formes plus ou moins usées : un frère et une sœur, persuadés que leur père, grand fan de Johnny Hallyday, va les déshériter, décident de prendre les devants pour récupérer la fortune avant l’heure. Sur le papier, Toute la famille que j’aime est une « comédie piquante et déjantée ». En pratique, c’est surtout une mécanique très appliquée, très boulevard, très persuadée qu’un sujet d’héritage familial reste à lui seul une promesse de soirée.
On pousse les blagues
Il faut dire les choses comme elles viennent : les blagues m’ont semblé poussives. Pas toutes, pas tout le temps, mais assez souvent pour installer cette drôle d’impression de spectacle qui force un peu le trait, insiste, surligne, revient, repasse et finit par vous regarder comme pour vous demander pourquoi vous ne riez pas déjà. Le sujet lui-même sent le réchauffé. Deux enfants qui veulent déshériter leur père avant même qu’il ait eu le mauvais goût de mourir riche, on a connu prémisse plus neuve. Cela tricote autour des petites lâchetés familiales, de l’argent, des intérêts bien compris, avec cette conviction très française qu’un repas de famille qui tourne mal constitue toujours un gisement inépuisable de comédie. Peut-être. Mais encore faut-il les bonnes pioches.
Je dois être un singe blasé. Un gros con parfois, même, admettons. Car autour de moi, ça riait. Et pas le petit rire poli de spectateur discipliné venu amortir le prix de sa place. Non, le vrai rire franc, sonore, soulagé, celui qui remonte des fauteuils comme une approbation collective. Un public conquis, visiblement heureux d’être là, prêt à accueillir les effets, les relances, les grosses coutures et les gags un peu téléphonés avec une indulgence généreuse. J’ai regardé cette salle comme on observe une fête à laquelle on a du mal à entrer : avec une légère jalousie, et un peu de mauvaise foi aussi. Toute la famille que j’aime semble avoir conquis une bonne partie de la salle.
Les casques d’argent présents en masse
Il y avait dans la salle ce public d’anciens que j’appelle, sans grande élégance mais avec une certaine tendresse, les casques d’argent. Ceux qui connaissent les rythmes du boulevard, qui acceptent d’avance le ressort un peu voyant, la vanne appuyée, le personnage qui grimace juste ce qu’il faut. Et puis il y avait Michel Boujenah, annoncé dans la distribution avec Guillaume Bouchède, Anne-Sophie Germanaz et Raphaëline Goupilleau. Sa présence apporte forcément quelque chose, un capital sympathie, une mémoire du rire, une manière d’occuper l’espace. Mais même les échos de ce que j’appellerais les vieux fou-rires sur scène de Boujenah n’ont pas complètement réussi à me décrocher de mon quant-à-soi.
Et pourtant, l’agacement n’a pas gagné tout le match. Parce qu’au bout d’environ soixante-dix minutes, à force d’insistance, de redondance, de retours de situation et de quelques saillies qui tombent enfin un peu plus juste, on finit par rire. Pas d’un rire capitulé, pas encore. Plutôt de ce rire tardif qu’on concède à une pièce qui, à défaut d’être brillante, finit par user vos défenses. Il y a quelque chose de presque admirable dans cette obstination. À défaut de subtilité, la pièce possède une forme de persévérance comique. Elle martèle jusqu’à obtenir quelque chose. Ce n’est pas forcément la méthode la plus élégante, mais elle semble fonctionner sur une bonne partie de la salle. D’ailleurs, Toute la famille que j’aime montre que la persévérance paye même pour les comédies classiques.
Un écrin parmi les meilleurs
Le plus grand succès de la soirée, pourtant, n’était peut-être pas sur scène. Il était tout autour. Le Théâtre des Variétés, boulevard Montmartre, reste un lieu superbe, avec plus de deux siècles d’histoire derrière ses ors, ses volumes et ce sentiment toujours agréable d’entrer dans un Paris qui a connu bien d’autres soirs de triomphe et de cabotinage avant nous. Fondé en 1807, le théâtre a traversé les époques, du vaudeville à l’opérette, des grandes figures de la Belle Époque aux comédies populaires contemporaines. Et cela, franchement, vaut déjà le déplacement.
Ajoutez à cela le quartier, l’un des plus vivants de Paris pour sortir, marcher, dîner, traîner un peu avant ou après le spectacle, et vous obtenez une évidence simple : même quand la pièce ne vous renverse pas, la soirée n’est pas perdue. Le théâtre est au 7 boulevard Montmartre, dans le 2e arrondissement, et le lieu a pour lui ce mélange rare de centralité, d’élégance et de mémoire parisienne.
Faut-il y aller ?
Alors, faut-il aller voir Toute la famille que j’aime ? Disons les choses ainsi : si vous aimez le théâtre de boulevard quand il ne se cache pas d’en être, si les grosses ficelles ne vous rebutent pas, si vous trouvez encore du plaisir aux histoires de famille intéressée, de patrimoine et de mesquineries domestiques, vous passerez probablement un bon moment. La pièce dure 1h30, ce qui laisse le temps aux convaincus de rire franchement, et aux singes blasés de finir par lâcher deux ou trois sourires malgré eux. Pour conclure, Toute la famille que j’aime offre une soirée typiquement parisienne, entre rires partagés et fantaisie familiale.
Moi, je suis ressorti en me disant que la pièce ne m’avait pas vraiment conquis, mais que la salle, le lieu et cette drôle de sociologie du rire valaient presque autant que le spectacle lui-même. Et ce n’est déjà pas si mal. À Paris, il y a des soirées où l’on vient pour la scène et où l’on repart avec le décor. Celle-ci appartient sans doute à cette catégorie.
Suivez-nous