Ambitieux et inspirant. Voilà deux mots qu’on n’utilise pas souvent pour un biopic, genre qui a pris la fâcheuse habitude de vous raconter vingt ans de génie en deux heures de montage nerveux. J’avais été un peu frustré par Rocketman, qui traitait d’une partie trop courte de la vie d’Elton John — un grand, pourtant. Elvis, le film de Baz Luhrmann, fait le choix inverse : il prend tout. Toute la vie, toute l’ascension, toute la chute. Et il va vous en falloir du temps — 2h40 — mais vous aurez tout. Le frère jumeau qui meurt à la naissance. Le père en taule pour faux chèques. La mère qui doit vivre dans une cabane, dans les quartiers noirs du Sud des États-Unis. Et surtout, surtout, ce qui sortira de tout ça.
Le seul petit blanc parmi les noirs du Sud
Car c’est là que tout commence, et c’est là que le film est le plus intéressant. Le jeune Elvis Presley grandit au milieu des noirs du Sud. Ambiance gospel, bar à jazz, communauté religieuse, grosse bagnole américaine années 50 et Cadillac rutilantes. Il y a presque un petit côté Moïse dans cette histoire : lui seul au milieu de ses semblables, si différents. Et c’est précisément cet environnement qui sera son salut. C’est là qu’il va rencontrer son talent, son énergie, son magnétisme, cette magie qui en fait encore aujourd’hui le plus grand de tous.
Parce qu’il faut bien mesurer cela : même les nourrissons sortis de la maternité connaissent au moins cinq mélodies d’Elvis. C’est le seul artiste au monde dont les chansons traversent les générations sans effort, sans explication, sans marketing. Elles sont là, dans l’air, comme si elles avaient toujours existé.

La comète, l’icône, le miracle
On quitte vite le gamin. La star, c’est la comète, l’icône, l’erreur de la nature — pardon, le miracle. Et comme tout miracle, cela attire les curieux, les pique-assiettes, les parasites, et toute la cour qui orbite autour de la lumière en espérant s’en mettre plein les poches. C’est la grande croix d’Elvis : être le bon à tirer, celui sur lequel tout le monde vient se greffer, des petits rats aux gros requins.
C’est d’ailleurs le choix narratif du film, et il est audacieux. Luhrmann raconte Elvis à travers la voix off omniprésente de son impresario, le Colonel Tom Parker, joué par Tom Hanks avec une voix rusée et racornie. Capitaine Tom — sans être militaire. Un génie de l’entourloupe, celui qui a découvert Elvis et sans qui, selon le film, Elvis n’aurait pas existé. Attention : ce n’est pas mon opinion, c’est la prise de position du narrateur. Et c’est ce qui rend le dispositif fascinant — on regarde un homme raconter comment il a fabriqué un dieu, tout en se demandant si le dieu n’aurait pas très bien pu se fabriquer tout seul.
Son impresario, son agent, salaud ou pas — je doute que le jeune Elvis Presley, sans lui, aurait vendu des frites ou des voitures d’occasion en banlieue de Memphis toute sa vie. Le talent, c’est beaucoup de travail — le genre qui laisse des traces —, de l’opportunité, mais un petit cadeau du ciel au départ. Et à ce niveau-là, le cadeau était colossal.

Le corps de l’homme, cette subversion
Il y a bien entendu le déhanché. Ses mouvements qui le rendent unique en son genre et créent l’hystérie dans un monde — c’est le cas encore un peu aujourd’hui — où le corps de l’homme n’est pas exhibé. Le corps masculin est basique, ordinaire, sans intérêt. Visiblement, les femmes pensent autrement. Elles ont raison. Surtout celles aux premiers rangs des concerts. Elvis est un fantasme pour les femmes de cette époque, aussi puissant que l’est pour nous le fantasme de la secrétaire — sauf que lui, il le joue en public, sous les projecteurs, devant des milliers de personnes qui ne savent plus si elles assistent à un concert ou à une confession collective.
Les femmes adorent lui envoyer leurs sous-vêtements. Dans l’Amérique puritaine et ségrégationniste des années 50, cela passe mal. Subversion, perversion — des mots qui lui vaudront le service militaire et son beau uniforme, à défaut de la prison. Elvis, ce n’est pas que la musique. C’est la scène, la magie de ses mouvements avec des costumes de dingo. Personnellement, je suis fan. Cela révèle la part de transformiste qu’il y a en nous sommes. Un peu comme le parfum : on se change pour devenir autre chose, pour accéder à une version de soi qu’on ne montre pas au bureau. Il avait une avance sur son temps quand on regarde les dates et les costumes — une avance qui ressemble à celle des grands couturiers, sauf qu’il la portait sur scène devant des milliers de gens qui n’en revenaient pas.
On retrouve un peu de cette fascination pour la scène et le show dans A Star Is Born, où l’on voit aussi un artiste dévoré par son propre éclat. Sauf qu’Elvis ne se détruit pas par choix — il se fait dévorer par un système qui le considère comme une mine d’or à ciel ouvert.

Austin Butler, le choix juste
Merci pour le show. Le film le rend bien malgré l’écran — on a l’impression d’y être. Et je l’ai vu sur un petit écran d’avion. Si ça fonctionne à 10 000 mètres d’altitude sur un écran de la taille d’un dessous de verre, c’est que le film est solide.
L’acteur Austin Butler, qu’on a vu dans Master of the Air, est le choix juste. Juste interprétation. Visage et ressemblances concordantes. Il ne fait pas du Elvis, il devient Elvis — ce qui est exactement la différence entre un bon acteur et un imitateur de karaoké. Butler a cette capacité rare de disparaître dans le rôle sans jamais surjouer l’icône. On croit au gamin du Sud, on croit au jeune rebelle, on croit au roi fatigué de Las Vegas. C’est un sans-faute.
Tom Hanks en Colonel Parker est plus clivant. La performance est volontairement grotesque, presque carnavalesque, ce qui est cohérent avec la vision de Luhrmann mais peut déconcerter. On est loin du Tom Hanks qu’on aime d’habitude. Ici, il est gras, manipulateur, faux-cul, et il porte une perruque qui mériterait son propre crédit au générique.
Notre avis sur Elvis : un biopic qui respecte enfin la durée d’une vie
Ce film est un biopic qui respecte enfin la durée d’une vie. Pas un épisode, pas une période, pas un angle marketing — une vie. De la cabane dans les quartiers noirs à Las Vegas, du gospel au cuir, du gamin timide au roi obèse et médicamenté. Et c’est cette exhaustivité, paradoxalement, qui rend le film émouvant. On ne nous demande pas de pleurer sur un moment. On nous demande de mesurer l’étendue d’une trajectoire, et de comprendre comment un pays entier a pu adorer un homme tout en le laissant mourir.
C’est aussi un film sur le style, sur ce que le vêtement dit de nous, sur la manière dont un costume peut devenir une armure ou une prison. Elvis en combinaison blanche à Las Vegas, c’est autant une couronne qu’un linceul.
Et au fond, c’est peut-être le plus beau compliment qu’on puisse faire à ce film : il donne envie de réécouter Elvis. Pas de lire sa biographie, pas de regarder un documentaire, pas de scroller Wikipédia. De mettre la musique. Et de se rappeler pourquoi, soixante-dix ans plus tard, le monde entier connaît encore sa voix.
Pour les infos factuelles sur le film, direction la fiche Wikipédia d’Elvis (film).
| Titre | Elvis |
| Date de sortie | 24 juin 2022 (US) / 22 juin 2022 (France) |
| Réalisateur | Baz Luhrmann |
| Scénario | Baz Luhrmann, Sam Bromell, Craig Pearce, Jeremy Doner |
| Acteurs principaux | Austin Butler, Tom Hanks, Olivia DeJonge |
| Durée | 2h39 |
| Budget | 85 millions de dollars |
| Box-office mondial | 288 millions de dollars |
| Récompenses | Nomination Oscar du Meilleur film, Meilleur acteur (Butler), 8 nominations au total |
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