Il y a des soirées où les choses s’emboîtent toutes seules. On sort du théâtre, on a faim, on lève la tête, et l’endroit est là, juste en face. Chez Vincent, 56 rue Saint-Georges, un Italien, affaire de famille depuis 1973 à ce qu’on dit. Je venais d’aller voir Du Charbon dans les Veines au théâtre Saint-Georges et je rentre, sans réservation, comme on faisait avant d’être entrés dans l’ère de la planification obligatoire. « Vous avez une table ? » Oui. Juste ça. Oui.
Le pied, enfin de la spontanéité
Le pied, enfin. Pour un simple dîner, ne pas devoir bloquer sa soirée six mois à l’avance comme on bloque une date d’opération de la hanche, c’est presque devenu un luxe parisien. Les restaurants sont désormais gérés comme des consultations médicales : il faut anticiper, confirmer, re-confirmer, et quand on ose annuler, on sent bien qu’on vous en veut un peu. J’annule jamais, je ne fais pas plusieurs réservations concomitantes, je ne pose pas de lapin. Un singe ordinaire. Ici, rien de tout ça. On entre, on demande, on s’assoit. L’acte le plus banal du monde redevient un petit plaisir.
Bien entendu, boulet comme je suis, je commence par lui parler d’un autre Chez Vincent, un Italien qui a longtemps officié dans le 19e, rue du Tunnel, puis aux Buttes-Chaumont. Un haut lieu du pèlerinage culinaire pour qui l’a connu. Évidemment, ce n’est pas le même, et surtout, on le lui a déjà faite, cette confusion, probablement un millier de fois. Il n’est pas rancunier. Sympa, bavard, italien tout simplement. Sa sœur est en salle aussi. Le service à deux, à la bonne franquette, où ils se croisent du regard, où l’un fait le travail de l’autre parce que tous les deux veulent tout faire. C’est un rythme qui ne s’apprend pas dans les écoles de management. C’est du familial, du vrai, celui qui tient un restaurant debout depuis cinquante ans.
Des photos qui ne paient pas de mine
Soyons honnêtes : les photos des plats ne paient pas de mine. On a tous vu passer des assiettes mieux dressées sur Instagram. Mais c’est bon. J’ai oublié le détail, j’ai même oublié de photographier le menu — ce qui, à l’ère où le téléphone sort avant la fourchette, est peut-être le meilleur compliment qu’on puisse faire à un restaurant. On était dans le repas, pas dans sa documentation. Cuisine italienne traditionnelle, produits frais, desserts maison, le site du resto le dit sans esbroufe et c’est exactement ce qu’on sent en salle. Anecdote que j’ai apprise après coup : c’est ici que Ron Howard a planté une partie du tournage du Da Vinci Code. Le lieu a donc aussi son petit cachet cinéma, sans en faire un argument marketing.






Comme les restaurants d’avant
Je me suis senti comme avant au restaurant. Avant, je veux dire, il y a une vingtaine d’années. Un service sincère. Des gens qui aiment leur lieu et qui aiment la bouffe, celle qu’ils servent du moins. Ça paraît idiot à écrire, mais c’est devenu rare au point d’être notable. Suffisamment notable pour que je m’en souvienne à l’heure des restaus Instagram éphémères, où tout n’est que show-off, fausse authenticité travaillée au cordeau, décor pensé pour les stories, et, au moment de l’addition, la note salée qui vous rappelle gentiment qu’on vous a pris pour un pigeon. Ici, c’est bien différent. On paie pour ce qu’on a mangé, pas pour un concept, pas pour une ambiance fabriquée par un studio de design, pas pour le droit d’avoir posté trois photos bien filtrées. Voilà un autre exemple du contraire.
C’est peut-être cela qui fait que Chez Vincent continue d’exister depuis 1973 pendant que les concept-stores culinaires ouvrent et ferment au rythme des saisons Netflix. Il ne cherche rien, il est là, il fait son métier. Et, détail qui n’en est pas un, il est fermé le dimanche, parce qu’un restaurant tenu par une famille a le droit de se reposer, figurez-vous.
En pratique
Chez Vincent – 56 rue Saint-Georges, 75009 Paris. Métro Saint-Georges. Du lundi au vendredi midi, et du mardi au samedi soir. Fermé le dimanche. Réservation possible mais visiblement pas obligatoire, et c’est peut-être ça, le vrai luxe.

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