Le Choc (1982) : Alain Delon dans un polar lent et très masculin

Le Choc 1982 Film Delon Deneuve

Un film de mâle blanc dominant

Il y a des films qui vieillissent bien. D’autres qui vieillissent mal. Et puis il y a ceux qui se transforment en documents anthropologiques involontaires. Le Choc appartient assez nettement à cette troisième catégorie. On le regarde moins comme un thriller que comme une capsule fossile, une archive élégante et vaguement poussiéreuse d’un monde où le mâle blanc dominant avançait dans l’existence avec une clope, un rasoir et la certitude intime que les femmes allaient finir par lui tomber dans les bras pendant que les autres hommes se chargeraient d’être médiocres à sa place.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Des filles supplient presque le héros de leur faire l’amour. On est loin de l’époque actuelle, où l’on finira peut-être par imaginer un Cerfa en trois exemplaires pour vérifier le consentement avant le coït, avec signature électronique et case à cocher. Ici, pas de paperasse morale, pas d’hésitation, pas de scrupule visible. Le désir féminin semble tomber du ciel pour confirmer au héros qu’il est bien ce qu’il croyait être depuis le début : le centre magnétique du récit, du monde et probablement de la libido locale.

Alain Delon ou la lenteur érigée en style

Le héros, c’est Alain Delon, évidemment. Et Delon dans ce genre de film, ce n’est pas un acteur, c’est presque un climat. Il entre dans le cadre comme d’autres entrent dans une légende. Il peut se raser pendant quarante secondes, cigarette à la main, et le film semble considérer que cette seule opération constitue déjà une séquence. Des plans longs, lents, étirés jusqu’à l’hypnose ou à l’agacement, selon votre degré de tolérance à la liturgie virile. On sent qu’il faudrait admirer la présence, l’économie, la maîtrise, le mystère. On finit surtout par admirer la patience qu’on a soi-même à rester devant.

Il y a dans cette lenteur quelque chose de très daté, mais aussi de très révélateur. À l’époque, on croyait sans doute filmer l’élégance, la gravité, la densité d’un homme. Aujourd’hui, on regarde surtout un acteur sur qui le film compte énormément, parfois trop, pour combler ce que le scénario peine à fabriquer tout seul.

Un thriller sans vraie tension

L’histoire, elle, est simple. Si simple qu’elle en devient presque abstraite. Un tueur à gages veut raccrocher. Mais évidemment, on ne raccroche pas si facilement dans ce genre de milieu. L’idée est banale, mais elle pourrait fonctionner. Une cavale morale, une traque, un homme pris dans une mécanique qu’il croyait maîtriser, il y avait matière. Sauf qu’ici, la traque et l’attente ne créent à peu près aucune tension. C’est même l’un des exploits du film : parvenir à transformer un sujet de thriller en promenade presque somnambulique.

Le héros survole les difficultés. Rien ne semble vraiment le menacer. On lui prend son pognon, son ex-femme devenue sa meilleure amie et sa gestionnaire de fortune, on lui complique vaguement l’existence, mais jamais au point de créer cette sensation pourtant essentielle au genre : le danger. Il avance au-dessus du scénario comme un seigneur légèrement ennuyé. On aurait presque envie qu’à un moment, la souris traquée cesse de jouer la souris et renverse enfin la table pour aller chasser les chats comme un lion, histoire de transformer les matous en paillassons. Mais non. Le film préfère la retenue molle à l’embrasement.

C’est peut-être cela le fond du problème : Le Choc n’assume jamais vraiment son potentiel de violence. Il a les armes du polar, mais pas sa faim ; les silhouettes, les gueules, les regards, mais pas le nerf ; la promesse du danger, mais pas sa morsure. Du coup, faute d’histoire véritablement tendue, on regarde autre chose.

Catherine Deneuve, Philippe Léotard et les seconds reliefs du film

Car en regardant Le Choc de Robin Davis aujourd’hui, on se surprend à observer tout ce qui a changé en plus de quarante ans, mais surtout tout ce qui n’a pas changé. Et c’est peut-être le plus troublant. Sous les coiffures, les voitures, les couleurs et les rythmes d’une autre époque, certaines structures sont encore là. La fascination pour l’homme fatigué mais puissant. L’indulgence pour les hommes qui se sabotent. Le prestige intact de la brutalité quand elle est portée par du style. Le cinéma français a longtemps adoré cela : des hommes abîmés, alcoolisés, caractériels, à qui l’on accorde immédiatement du talent parce qu’ils souffrent mal.

C’est là qu’entre Philippe Léotard. Acteur cabossé, visage de faille, voix d’après la casse, présence trop nerveuse pour ce type de cinéma vitrifié. Il est parti trop tôt dans la vie comme dans le film, et l’on sent qu’il aurait pu apporter quelque chose de plus profond, de plus sale, de plus humain à l’ensemble. Son personnage, caractériel et alcoolique, aurait pu donner de l’écho à cette histoire trop lisse. Mais le film ne sait pas toujours quoi faire de cette matière-là. Comme souvent, la culture française adore donner du génie aux hommes qui sombrent, à condition que leur naufrage reste esthétiquement convenable.

Film Le Choc 1982 Delon Deneuve
Catherine Deneuve et Alain Delon, Le Choc 1982

Et puis il y a Catherine Deneuve. Ou plutôt : il y a ses yeux verts face aux yeux bleus d’Alain Delon. À la fin, on se demande si le film n’avait pas surtout cet objectif-là. Faire exister dans le même cadre deux monuments optiques du cinéma français. Le reste viendrait ensuite, ou pas. Il n’est pas interdit de penser que Le Choc n’a laissé ni grand souvenir ni véritable postérité parce qu’il n’a jamais été tout à fait plus qu’une mise en présence. Une rencontre de surfaces, d’aura, de visages, plutôt qu’un récit habité par une nécessité.

Des hommes de main plus patauds qu’inquiétants

Face à eux, les hommes de main sont présentés comme des pachydermes imbéciles. Ils devraient être inquiétants, ils sont surtout patauds. Franchement, on les imagine moins découper des adversaires dans l’ombre que vendre du fromage de chèvre sur un marché local en Indre-et-Loire, avec un petit sourire bonhomme et une recommandation sur le meilleur affinage pour l’été. Ce ne sont pas des tueurs, ce sont des gars à qui l’on pourrait acheter un Sainte-Maure et dire bonjour la semaine suivante. Là encore, le film désamorce tout ce qu’il devrait tendre.

Cette absence de vraie menace finit par contaminer tout le film. Même ce qui devrait serrer l’estomac flotte dans une sorte de mollesse chic, un entre-deux étrange où l’on sent bien que tout cela voudrait être nerveux, sans jamais vraiment s’y résoudre.

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Un polar oublié, surtout intéressant comme document d’époque

C’est sévère, mais ce n’est pas entièrement injuste. Le film n’a pas imprimé la mémoire collective. Il ne traîne pas derrière lui ce sillage qui fait les grands polars fatigués. Pas une scène culte, une tension durable, un personnage secondaire qui viendrait hanter le souvenir. Il passe. Et c’est peut-être sa vraie singularité : avoir réuni tant de présence pour si peu de persistance.

Reste alors ce plaisir un peu pervers de revoir un film qui ne tient pas tout à fait, mais qui documente admirablement son époque et ses aveuglements. Le Choc parle sans le vouloir d’une France où le pouvoir masculin allait encore de soi, où le désir féminin servait le prestige de l’homme central, où le danger devait rester chic, où la lenteur passait pour de la profondeur, où les acteurs abîmés étaient plus aimés pour leur sabotage que pour leur discipline.

On croyait revoir un thriller. On tombe sur un miroir ancien. Et parfois, ce n’est pas plus mal. Même quand le reflet n’est pas glorieux. Delon, Deneuve, Philippe Léotard au casting, Manchette au scénario adapté de « La Position du tireur couché », et pourtant, rien. Aucune postérité.

https://youtu.be/Ev3HeATHY2M?si=4V4ATd86gtAD6pdN
Le Choc 1982 affiche du film avec Delon et Deneuve

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