Il y a des films qui racontent.
Il y a des films qui montrent.
Et puis il y a The Zone of Interest, qui fait pire : il installe une maison, un jardin, une serre, une piscine, des enfants qui jouent, un chien qui trottine, une bonne épouse qui taille ses azalées, et il laisse l’enfer travailler derrière le mur.
Un film hors norme, hors genre. Un pavillon de banlieue en bordure du trou noir de l’humanité.
Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz, SS talentueux dans sa carrière criminelle — je n’ai pas trouvé d’autre épithète — installe sa famille dans une jolie maison cossue. Cossue pour l’époque, évidemment. Le genre d’endroit où l’on parle potager, rideaux, ruches, piscine, éducation des enfants et confort domestique. Une maison avec jardin, bien tenue, allemande, propre, efficace, organisée.

À quelques mètres, il y a Auschwitz.
Et c’est là que Jonathan Glazer frappe très fort. Il ne filme pas l’horreur de face, ne fait pas entrer la caméra dans le camp, ne nous sert pas les images que l’on connaît déjà, celles que l’on n’oublie jamais vraiment. Il fait quelque chose de plus retors, de plus froid, de plus insupportable parfois : il filme ceux qui vivent à côté. Ceux qui savent, ceux qui entendent, ceux qui sentent, ceux qui profitent.
Un documentaire familial tourné au bord du gouffre
S’il n’y avait pas les uniformes SS, les cheminées, les cris, les suggestions, les bottes, les cendres et cette bande-son qui vous appuie sur la cage thoracique comme un genou policier, The Zone of Interest pourrait presque passer pour un documentaire familial d’un ennui sans nom.
Madame Höss aménage son paradis domestique ; plante, organise, supervise. Elle règne sur son petit royaume comme une bourgeoise modèle. Elle montre ses fleurs, ses allées, sa serre, sa piscine. La bonne Mutti fait visiter les lieux comme on ferait visiter une maison de campagne à des amis venus pour le week-end.
Sauf que derrière le mur, ça hurle.
Et là, le film devient proprement monstrueux. Pas parce qu’il montre. Justement parce qu’il ne montre pas.
On entend, devine et comprend.
Un ordre aboyé. Un cri plus lointain. Un coup sec. Une rumeur permanente. Une usine qui tourne, une usine humaine, une usine de mort.
La bande-son, récompensée à juste titre, est presque plus importante que l’image. Elle est continue, sourde, inquiétante, industrielle. Je me suis arrêté deux fois pour vérifier que mon caisson de basse n’était pas en train de rendre l’âme. Ce n’était pas le caisson. C’était le film.
Ne rien montrer, tout faire voir
La force du film tient dans ce paradoxe : il ne montre presque rien, et pourtant on voit tout.
Höss rentre avec ses bottes. Il se déchausse. Un domestique les nettoie. Et là, un filet de sang apparaît. Pas besoin d’en rajouter, d’un ralenti ou d’une musique dramatique. Une botte, du sang, un homme qui rentre dîner.
Plus tard, on verse des cendres dans la terre, on retourne le sol, on fertilise le jardin. On fait pousser des fleurs avec ce que l’Europe est en train de réduire en poussière.
Höss emmène ses enfants se baigner à la rivière. Moment familial, presque charmant. Sauf qu’au loin, il croise des déportés, des kapos, des silhouettes qui ne marchent plus vraiment comme des hommes. Dans ces camps, on ne parlait plus, on aboyait. Et même les enfants grandissent dans ce paysage comme si le monde avait toujours été ainsi.
Le chien, lui, reste tranquille. Il n’aboie pas. Est-il sourd, muet, ou simplement devenu lui aussi un habitant normal de cette zone contaminée ? Le détail est presque trop beau. Ou trop cruel. Avec Glazer, difficile de savoir s’il faut admirer la nuance ou lui reprocher d’en rajouter une couche au scalpel.
Hedwig Höss, reine du potager et du déni
Le personnage le plus glaçant n’est peut-être pas Rudolf Höss. Lui, on sait ce qu’il est. Il est l’administration du crime. Le fonctionnaire de l’extermination. Le manager de l’abîme. Il pense rendement, organisation, flux, volumes, efficacité. Un homme qui, à un cocktail de dignitaires nazis, regarde une salle et réfléchit à la manière dont on pourrait gazer tout le monde, avec un problème technique : la hauteur du plafond.
Tout est dit.

Mais Hedwig Höss est peut-être encore plus insupportable parce qu’elle incarne autre chose : la vie quotidienne qui s’accommode de tout, à condition d’avoir son confort. Elle ne veut pas quitter la maison quand son mari est muté. Elle exige qu’il trouve une solution. Qu’il parle à plus haut placé. À Hitler s’il le faut. No limit. Le minable et l’horreur réunis autour d’un massif de fleurs.
Le confort comme anesthésiant moral
Hedwig Höss menace une domestique : son mari pourrait la réduire en cendres. Elle se vante auprès d’une amie d’avoir récupéré aux enchères les rideaux d’une femme juive déportée. Hedwig Höss n’est pas naïve. Elle n’est pas une épouse aveugle. Elle est l’autre face du système : celle qui reçoit les bénéfices, les meubles, les vêtements, les tissus, la maison, le statut, la piscine.
Sa propre mère vient séjourner dans ce petit paradis. On lui montre la piscine. Une dinguerie pour l’époque. Il y a aussi les ruches, le patio, le potager. Tout est propre, aménagé, pensé. Et puis, la nuit, les flammes éclairent le ciel. Le camp travaille. Les fours ne dorment pas.

Elle comprend. Ou plutôt, elle ne peut plus faire semblant de ne pas comprendre. Elle part. Sans éclat. Sans discours. Elle laisse une lettre à sa fille. Lettre aussitôt expédiée dans le four de la maison.
Qu’avait-elle écrit ?
« Tu es complice de l’inhumanité, ouvre les yeux ma chérie » ?
Ou simplement : « Je ne peux plus rester ici » ?
Le film ne nous le dit pas. Il a raison. Le silence est souvent plus violent que la phrase.
Rudolf Höss, le pur produit de l’efficacité criminelle
Rudolf Höss n’est pas un monstre de foire. C’est pire. C’est un homme de système.
Il dirige Auschwitz, il l’organise, il l’optimise. Il revient même en 1944, alors que les Américains ont débarqué en Normandie et que les stratèges allemands les moins abrutis ont compris que l’issue de la guerre commence sérieusement à sentir le sapin. Mais la machine continue. Quand l’idéologie est devenue une administration, elle ne s’arrête pas parce que la défaite approche. Elle accélère.
Höss est un pur de chez pur. Un homme qui a transformé l’obéissance en talent professionnel. Le genre de carrière que personne ne devrait pouvoir écrire sur un CV sans que le papier prenne feu.
Le film a cette intelligence de ne pas le transformer en démon spectaculaire. Pas besoin. Les démons spectaculaires rassurent presque. Ils sont différents de nous. Höss, lui, travaille. Il mange, il dort, il parle à sa femme, gère sa mutation, répond aux problèmes techniques, rentre chez lui, monte les escaliers, descend les couloirs, éteint la lumière avant d’aller se coucher. On voit plusieurs fois cette scène banale où il fait le tour de la maison avant d’aller dormir, verrouillant toutes les portes. Qui aurais eu l’idée de s’introduire dans cette maison, vu l’époque, son emplacement, son occupant. Il le fait qu’en même. Et l’horreur devient une routine.
Pas de rédemption dans l’escalier
La scène finale est d’ailleurs d’une ambiguïté splendide. On croit le voir vaciller, presque vomir. On pourrait imaginer une nausée morale, une faille, un retour du corps contre le crime. Mais non. Ou pas vraiment. La scène le reprend, le redresse, le remet dans son axe. Il parade comme un paon, avec ce petit étonnement du lapin surpris par les phares d’une voiture.
Pas de rédemption, ni larme, ni grande prise de conscience. Juste un homme qui descend dans son propre vide.
L’horreur en sourdine, donc l’horreur en plein visage
The Zone of Interest est un film difficile parce qu’il refuse la facilité du choc frontal. Il ne donne pas au spectateur l’exutoire habituel : pleurer devant l’image insoutenable, se dire que l’on a compris, sortir bouleversé mais lavé par l’émotion.
Ici, rien ne lave. Tout colle.
Le film parle de la Shoah, évidemment. Mais il parle aussi de la capacité humaine à vivre à côté de l’inacceptable quand l’inacceptable paie les factures, fournit les rideaux, sécurise le statut social et permet d’avoir une piscine. Il parle du confort comme anesthésiant moral. Il parle de la maison bien tenue au bord du charnier.
Sur Singe Urbain, on a déjà croisé les nazis et la guerre par plusieurs portes : le défouloir historique d’Inglourious Basterds, la série B brutale de Blood & Gold, ou la question vertigineuse posée par Le Maître du Haut Château : et si les nazis avaient gagné ? Mais The Zone of Interest se place ailleurs. Il ne joue ni la vengeance, ni l’uchronie, ni le spectacle de guerre. Il filme le voisinage du crime.
Et c’est peut-être pour cela qu’il est si fort. Parce qu’il ne nous dit pas seulement : regardez ce qu’ils ont fait.
Il nous demande : jusqu’où peut-on s’habituer ?
Jonathan Glazer a choisi les fleurs plutôt que les rats, les ruches plutôt que les frelons, la piscine plutôt que la boue. Et c’est précisément ce choix qui rend le film aussi violent. L’horreur n’est pas cachée par la beauté domestique. Elle est révélée par elle.
Les azalées sont obscènes.
Le potager est obscène.
La piscine est obscène.
La maison entière est obscène.
Non parce qu’elle est luxueuse. Mais parce qu’elle est normale.
Un film sur les camps, mais pas un film de camp
The Zone of Interest ne remplace évidemment pas les récits frontaux sur les camps. Il se tient à côté, comme un contrechamp toxique. Pour entrer dans la mécanique concentrationnaire par l’intérieur, par le témoignage, par le courage absolu, il faut plutôt aller vers Le Rapport Pilecki, qui raconte une autre manière de regarder Auschwitz : non plus depuis la maison du bourreau, mais depuis le ventre même de la bête.
Ici, la caméra reste du côté des vainqueurs provisoires, des installés, des profiteurs. Elle observe la brutalité des nazis convaincus, cette brutalité idéologique dont on retrouve d’autres formes dans Les Cosaques d’Hitler, et la lâcheté européenne, déjà rampante, déjà prête à détourner les yeux, comme dans L’Étau de Munich.
Le film ne dit pas que tout le monde est coupable de la même manière. Il dit quelque chose de plus désagréable : beaucoup savaient assez pour ne plus pouvoir prétendre ne pas savoir.
Une reconnaissance méritée, et même assez rare
On peut discuter du film, de son dispositif, de sa froideur, de sa radicalité. On peut le trouver admirable ou presque trop conceptuel. Mais on ne peut pas lui retirer sa puissance.
Le cinéma a souvent montré l’horreur par l’image. The Zone of Interest la fait entrer par les murs, les sols, les vibrations, les silences, les gestes du quotidien. C’est un film qui ne crie presque jamais, mais qui laisse les oreilles sales.
Oui, il faut un petit effort pour rentrer dans le film, un chausse-pied pour prendre place dans une chaussure neuve bien raide, mais cela en vaut la peine.
Grand Prix à Cannes, Prix FIPRESCI, BAFTA, Oscars du meilleur film international et du meilleur son, César du meilleur film étranger : c’est un peu comme gagner deux fois la Ligue des champions la même année.

The Zone of Interest n’est pas un film agréable. Ce n’est pas son sujet. Ce n’est pas un film que l’on “aime” comme on aime un bon polar, une comédie noire ou un restaurant qui sert une côte de bœuf correcte. C’est un film qui travaille après la séance. Un film qui reste derrière le mur.
Et longtemps après, on entend encore.
Tableau technique du film
| Élément | Information |
|---|---|
| Titre original | The Zone of Interest |
| Réalisation | Jonathan Glazer |
| Scénario | Jonathan Glazer, librement inspiré du roman de Martin Amis |
| Acteurs principaux | Christian Friedel, Sandra Hüller |
| Pays | Royaume-Uni, Pologne, États-Unis |
| Genre | Drame historique, film sur la Shoah, expérimentation sonore |
| Durée | 1 h 45 |
| Année | 2023 |
| Sujet | La vie familiale de Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz, dans une maison située près du camp |
| Distinctions notables | Grand Prix du Festival de Cannes 2023, Prix FIPRESCI, Oscars 2024 du meilleur film international et du meilleur son, César 2025 du meilleur film étranger |
| Lien externe utile | Rudolf Höss sur Wikipédia |
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