Putain, trois saisons. Et comme toujours, je suis un gentil garçon qui va jusqu’au bout. Irresponsable, série française d’OCS créée par Frédéric Rosset, diffusée entre 2016 et 2019, trente épisodes de vingt-cinq minutes. On y suit Julien, trentenaire qui retourne vivre chez sa mère parce qu’il n’a plus de boulot ni d’appart, et qui découvre en cours de route qu’il est père depuis quinze ans d’un ado nommé Jacques. La critique de l’époque avait applaudi — Télérama avait même parlé d’un « Woody Allen de l’ère Judd Apatow » à propos de Sébastien Chassagne. Trois saisons plus tard, je vous livre un avis moins enthousiaste et probablement moins dans l’air du temps.
Des familles recomposées aux familles décomposées
Il y avait eu les familles recomposées. On les avait beaucoup montrées dans les années 90 et 2000, comme une manière de raconter la modernité : on divorce, on refait, on s’accommode, on invente. Il y a désormais les familles décomposées. Et c’est exactement ça, le sujet d’Irresponsable, même si la série ne le formule jamais comme ça. On nous présente les personnages comme une forme moderne de couple, une nouvelle géométrie familiale, un arrangement sympathique entre un ex-couple d’ados devenus parents par accident et qui se retrouvent quinze ans plus tard pour essayer de faire équipe.
Sauf que ce n’est pas une nouvelle forme de famille. Ce sont surtout des personnes égocentrées, inaptes au moindre effort, et qui ont érigé leur incapacité à se projeter en style de vie. Julien est l’archétype du genre. Il fume, il procrastine, il vit chez sa mère, il découvre la paternité par hasard en vendant du shit à son propre fils sans le savoir. La série trouve ça attendrissant. On peut aussi trouver ça consternant. Les deux lectures sont possibles, et c’est peut-être ce qui rend la série intéressante malgré elle.
Un divertissement, ne nous en privons pas
Soyons justes, la série fait son boulot. Les acteurs sont bons. Sébastien Chassagne en fait un adulescent crédible, son frère et sœur Chassagne se partagent la vedette en fin de parcours, Théo Fernandez campe un Jacques attachant, Nathalie Cerda en mère pivot tient la barre. L’écriture est efficace, les situations voulues comiques s’enchaînent sans temps mort, les épisodes courts se regardent sans effort. C’est de la dramédie française bien calibrée, du format resserré à l’anglaise, ça tient la route et ça ne demande jamais trop au spectateur.
En ce sens, la série est parfaitement fidèle à une certaine forme d’effondrement qui touche certains de nos contemporains, et avec la légèreté des scènes, on regarde cela volontiers comme un divertissement. C’est justement ce qui est troublant : on est amené à trouver sympathique ce qui, vu de loin, ressemble à une démission généralisée.
Le joint comme modus vivendi, transmis de père en fils
Un détail qui saute aux yeux dès qu’on prend du recul : l’omniprésence du joint. Dès que ça ne va pas, bim, un joint. Contrariété au boulot ? Joint. Tension avec la mère ? Joint. Anxiété de la paternité qui vous tombe dessus ? Joint. Réconciliation entre deux personnages ? Joint. La série installe le cannabis comme outil de régulation émotionnelle permanent, comme d’autres prendraient un café ou feraient une promenade. Et surtout, détail bien plus troublant, cela se transmet de père en fils. Julien et Jacques partagent leurs pétards comme on partage un héritage. On fume en famille, c’est un moment de lien, presque de tendresse, c’est raconté comme tel.
Pendant ce temps, le ministère de la Santé balance chaque année des millions d’euros en campagnes de prévention pour expliquer aux jeunes les effets neurologiques du THC sur un cerveau encore en développement. Je ne porte pas de jugement moral sur la consommation personnelle de qui que ce soit, là n’est pas la question. La question, c’est la normalisation à l’écran d’un comportement que la santé publique combat par ailleurs avec des budgets considérables, et la désinvolture avec laquelle la fiction installe ce modus vivendi comme un trait charmant de la modernité. Dans cent ans, quand les chercheurs étudieront cette série, ils repéreront ça sans doute avant tout le reste.
La banlieue chloroformée comme décor de l’abandon
Tout se passe dans une banlieue proprette, presque chloroformée, celle d’un temps jadis, vivant comme dans un village. Pavillons, jardins, cafés où tout le monde se connaît, rues tranquilles où rien de grave ne peut jamais vraiment arriver. C’est un décor qui rassure, qui lisse, qui absorbe les conflits avant qu’ils n’éclatent. Dans ce cocon, personne n’est vraiment en danger, et donc personne n’est vraiment obligé de grandir. La série épouse son décor : tout y est doux, même ce qui devrait faire mal.
Les hommes, dans cet univers, prennent un tarif entre l’abandon et la lâcheté. Julien surtout, évidemment, mais aussi les autres, les pères absents, les compagnons flottants, les copains qui pataugent. Le personnage du flic, très souvent présent, remplit clairement le rôle du gentil idiot — celui qui pourrait incarner une certaine autorité ou un certain cadre, et qui au contraire vient renforcer l’idée que personne, dans cette histoire, n’est vraiment armé pour la vie adulte.
Une répétition qui finit par lasser
Après trois saisons de cette série OCS, il faut bien le dire, on ressent un certain ennui de la répétition des situations. Les mêmes ressorts reviennent. Julien manque une étape, Marie soupire, Jacques commente, Sylvie encaisse, le flic s’en mêle, on recommence. La série avait été pensée dès le départ pour trois saisons. C’était sage, parce qu’une quatrième aurait été insupportable. Trente épisodes de vingt-cinq minutes. C’est à la fois court à l’unité et long au total quand le dispositif tourne en rond.
Notre avis sur Irresponsable : ce qui la rend précieuse malgré tout
Et pourtant. Et c’est là que la série mérite peut-être plus d’attention qu’elle n’en paraît. Dans dix ans, Irresponsable sera complètement périmée. Dans vingt, elle semblera étrange. Mais dans cent ans, elle sera probablement l’objet d’une étude sociologique sérieuse et étayée sur un certain moment de notre civilisation occidentale, celui où une partie des adultes s’était mise à ressembler à des grands enfants, celui où la paternité devenait une option découverte par accident, celui où la famille n’était plus une institution mais un arrangement instable entre individus fatigués de fournir le moindre effort.
Les sociologues et les historiens du futur n’auront pas besoin de lire des traités pour comprendre ce qui se passait en France dans les années 2010-2020. Il leur suffira de regarder Irresponsable. Et ils y trouveront tout : la démission douce, l’autodérision permanente, le romantisme de l’échec assumé, la banlieue proprette comme refuge, le flic gentil comme autorité vidée, le joint comme rite familial, le gamin plus lucide que ses parents. C’est peut-être cela, au fond, la vraie valeur de la série : pas son comique, pas ses personnages, pas ses dialogues, mais sa capacité à documenter malgré elle une époque qui ne se rendait pas compte de ce qu’elle disait d’elle-même.
Pour retrouver toutes les infos factuelles sur la série, direction la fiche Wikipédia d’Irresponsable.

L’épisode 30, apothéose pour les uns, atterrement pour moi
L’épisode 30, le dernier, c’est l’apothéose dans le style de la série. Tout y est. Les ressorts déployés jusqu’au bout, les personnages poussés à leur logique ultime, la légèreté revendiquée comme une éthique. Ceux qui ont aimé la série adoreront. En ce qui me concerne, sans détester, j’ai été atterré. Parce que c’est là, dans cette conclusion en forme de célébration, que j’ai compris à quoi j’avais vraiment assisté pendant trois saisons : non pas à une comédie générationnelle bienveillante, mais à la mise en forme souriante d’un renoncement collectif.
On croyait regarder une série. On regardait une carotte temporelle.
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