Une femme sans filtre raconte cela : l’usure d’une femme normale entourée d’emmerdeurs professionnels, de parasites affectifs, de médiocres contents d’eux et de nuisances domestiques, jusqu’au moment où elle cesse, tout simplement, de prendre sur elle. Et ce « tout simplement » fait beaucoup de bien.
La petite cour des miracles
Une femme comme beaucoup d’autres dans le monde. Sauf que cela se passe sous le soleil de Rio de Janeiro. Bia est publicitaire. Elle bosse, elle encaisse, elle sourit. Autour d’elle, une petite cour des miracles modernes. Un petit ami branleur avec une gueule d’ange — autrement dit la forme la plus pernicieuse de l’inutilité masculine, celle qui se fait pardonner par ses pommettes. Un beau-fils de vingt ans déjà en état de ruine avancée, exclusivement compétent dans l’art d’enfoncer des boutons sur une manette. Un patron de l’ancien monde, fils à papa mal dégrossi, persuadé que l’autorité se résume à parler comme un con avec un bureau plus grand que les autres. Les vrais mâles dominants, les vrais dos argentés, sont posés. Ils savent où ils vont, ils n’ont pas besoin d’écraser pour passer. Un gorille de 270 kg ne crie pas pour qu’on le remarque. Le patron de Bia, lui, c’est loin de cela.
Et puis il y a la sœur. Dingo des chats, bourrée de névroses. Et la voisine, qui veut rattraper le temps perdu à être mère en devenant DJ pour le quartier entier, juste derrière la cloison de la chambre de Bia. Bien entendu jusqu’au petit matin, un soir sur deux. Vive la garde alternée.
Remplacée
Ponpon, elle est remplacée par une millenial, tiktokeuse et a priori superficielle, alors qu’elle est de l’ancienne école. Celle qui lisait des bouquins avant que les réseaux sociaux ne deviennent un CV. Car la cruauté du monde contemporain exige toujours qu’on vous remplace. Par plus jeune, plus neuve, plus fluide, plus visible, plus compatible avec l’époque et ses codes. On avait vu cette même brutalité dans le documentaire Martha Stewart, une femme qui elle aussi refusait d’être rangée dans un tiroir par ceux qui n’ont rien construit. L’influenceuse débarque et prend le poste que Bia méritait depuis des années. La chanson est universelle.

La bascule
Il faut bien un moteur à la fable, alors le film convoque la solution parallèle : une voyante, chamane, magnétiseuse, masseuse énergétique, enfin toute cette galaxie de métiers flottants qui servent au cinéma à faire basculer un personnage quand la thérapie serait trop longue et la révolution trop chère à écrire. Quelques massages plus tard, Bia change de dimension. Fini de prendre sur elle.
Et c’est là que le film surprend.
Ni harpie, ni caricature
Le plus agréable, c’est que le film ne fait pas d’elle une harpie. Il ne la transforme pas en caricature de femme « libérée » écrite par des gens qui confondent émancipation et hystérie rentable. Elle reste élégante. Belle. Radieuse même. Elle ne devient pas une machine à humilier ; elle cesse seulement de se laisser user. La nuance est rare, et elle mérite d’être saluée.
Pas la gamine qui revivrait sa crise d’adolescence. La femme libre, celle qui dit les choses sans brutalité ni cruauté, mais avec une redoutable efficacité. Elle remet à leur place les légumes, les paresseux, les crétins, les faux machos. De l’autre côté de l’écran, on passe un bon moment. On jubile. On aimerait parfois avoir la même potion dans notre quotidien. Le film de Justine Triet, Victoria, racontait lui aussi une femme débordée par la vie et les hommes qui l’entourent. Mais Victoria subissait. Bia, elle, arrête de subir. Et ça change tout.
Un remake brésilien qui tient la route
Une femme sans filtre est un remake du film chilien Sin Filtro de Nicolás López. Réalisé par Arthur Fontes, écrit par Tati Bernardi — une plume brésilienne connue pour son humour acide sur le quotidien féminin. Fabiula Nascimento porte le film avec une énergie qui crève l’écran. Camila Queiroz dans le rôle de l’influenceuse Paloma fait le contrepoint parfait. Le casting brésilien est juste, généreux, communicatif.

1h32. La bonne durée. Pas le temps de s’ennuyer, pas le temps de se poser des questions sur la vraisemblance du scénario. C’est une comédie, pas un essai sur la condition féminine — même si, en creux, le sujet est là. On pense aux violences intolérables que d’autres films traitent avec la gravité qu’elles méritent. Ici, l’arme c’est l’humour. Et l’humour, parfois, touche plus juste qu’un réquisitoire. On est quelque part entre le rire et la lucidité, comme dans ce spectacle où les différences homme/femme finissent toujours par nous faire sourire jaune.
Notre avis
Ce n’est pas une œuvre qui va changer votre vie. Ce n’est pas du Almodóvar brésilien. Mais c’est une comédie lumineuse, drôle, portée par une actrice qui irradie. Le sujet est universel : combien d’entre nous rêvent de dire ce qu’ils pensent vraiment, au bureau, à table, dans la rue ? Pas seulement les femmes, du reste. Bia le fait pour nous tous, sous le soleil de Rio, et ça fait un bien fou. On sort de là avec l’envie de dire les choses. Pas comme un con. Comme quelqu’un qui a simplement cessé de se taire.
On l’a vu sur Netflix. Navré; je n’ai pas trouvé la bande annonce sous-titrée en français.
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