Chien 51 : Paris en 2045, sous le joug d’une IA qui a les pleins pouvoirs

Chien 51 film – Gilles Lellouche et Adèle Exarchopoulos sous la pluie dans le Paris de 2045

L’IA aurait pris en charge la justice et la répression policière. Voilà le postulat. On est en 2045 et Paris est découpé en trois zones comme un fromage qu’on ne partagerait pas équitablement. La zone 1, le Paris centre, une zone verte pour l’élite, propre, lumineuse, sous cloche. La zone 2 pour quelques élus privilégiés qui ont le droit de respirer un peu mieux que les autres. Et le reste, la zone 3, des bidonvilles ambiance puces de Clignancourt croisées avec la brousse africaine, faite de taudis et de débrouille. On n’est pas très loin d’une version parisienne de Bac Nord, en pire, beaucoup plus grand et sans espoir.

Un Paris sous surveillance permanente

La vie quotidienne est sous contrôle permanent. Bracelet électronique obligatoire, drones de surveillance qui ne se contentent pas de filmer, ils tuent aussi. L’angoisse à l’état pur. ALMA, c’est le nom de cette intelligence artificielle, gère la police, la justice, la société. Tout le monde s’en remet à elle comme on s’en remettait autrefois à Dieu ou à la République. ALMA est devenue la matrice, avec sa hiérarchie implacable et son efficacité froide. On pense forcément à Tonnerre de feu, la version américaine du grand ordinateur policier qui contrôle tout, sauf qu’ici la machine ne se contente plus d’observer, elle décide.

Au passage, en 2045, les voitures ont toujours un volant. Peut-être pour les besoins du film. Peut-être parce qu’on a besoin de se rassurer, de garder un truc à tenir quand tout le reste nous échappe.

Chien 51 film – Gilles Lellouche et Adèle Exarchopoulos dans une scène de commissariat

L’ombre du Cinquième Élément et un casting solide

Il y a des scènes futuristes qui font penser au Cinquième Élément de Luc Besson. C’est peut-être la coupe de cheveux d’Adèle Exarchopoulos, on ne sait pas trop. Salia, son personnage, est une flic de terrain, viscérale. Gilles Lellouche en face, c’est Zem, le vieux briscard désabusé. Le duo fonctionne, comme il avait fonctionné dans Bac Nord chez le même réalisateur, Cédric Jimenez. On retrouve la patte, le rythme, la tension. Le budget aussi a changé de dimension, entre 40 et 50 millions d’euros, un record pour un film français de science-fiction.

Il pleut presque tout le temps dans le film. Je n’ai pas trop compris pourquoi. Pour l’ambiance, certainement. Blade Runner avait la pluie, Chien 51 aussi. C’est devenu un code visuel de la dystopie, comme les néons bleus et les rues mouillées. On ne va pas se plaindre, cela donne de la gueule à l’image.

Destiny : le jeu de la cruauté télévisée

Il y a d’ailleurs un jeu télévisé, Destiny, qui permet grâce à un concours d’élire un jeune de la zone 3 pour aller vivre en zone 2. Quand j’étais gamin, j’avais Destin, le jeu de la vie. Fallait être journaliste ou avocat pour avoir le meilleur salaire, à vie. Ici c’est pareil, sauf que quand l’adolescent gagne, il doit dire adieu à ses parents. Une cruauté sans limite. Le show télévisé comme outil de contrôle social, ce n’est pas nouveau, Hunger Games l’avait fait, mais l’idée de l’ascension par l’abandon familial est glaçante.

La résistance : clones, religieux et hippies

Face à ce système, la résistance. Un groupe d’activistes clonés avec des gueules d’anges, les Breakwalls, qui refuse la partition de la société. Un groupe religieux clos, hors du système. Et quelques hippies vivant de manière alternative, en collectif, ambiance squat. Trois formes de résistance, trois refus du monde tel qu’il est devenu. On aurait aimé que le film creuse davantage ces pistes plutôt que de les survoler.

Le pouvoir blanc, le commissariat à l’ancienne

Côté pouvoir, le grand bureau blanc et clair, ambiance Bienvenue à Gattaca, cet univers aseptisé où la froideur des lieux dit tout de la froideur des intentions. Romain Duris en ministre de l’Intérieur a clairement pris les commandes. Plus de Président. La verticalité absolue. De l’autre côté, le commissariat presque à l’ancienne avec son vacarme, ses interrogatoires poussés et ses méthodes d’un autre temps. Un justicier à l’ancienne, sans IA, voilà ce qu’on aurait pu croire en voyant les méthodes de ce commissariat. Artus en patron, c’est assez marrant quand on connaît son sketch sur le sujet. Il s’en sort d’ailleurs très bien dans un registre inattendu. Valeria Bruni Tedeschi et Louis Garrel complètent un casting qui, sur le papier, fait rêver.

D’ailleurs, si l’IA est si psychologiquement forte, pourquoi ne réalise-t-elle pas elle-même ces interrogatoires ? Une lecture du body language numérique, une distribution de baffes automatiques et l’affaire serait pliée. On chipote, mais le paradoxe est là.

Coupure pub ! 📺

Justement, pas de pub ! Pas de newsletter qui vend du shampoing, juste Le Singe, sa plume et ses plaisirs urbains, une fois de temps en temps dans ta boîte de réception.
Si ça te tente, clique ici :

Rejoins-nous sur Substack →

Un Paris futuriste crédible, une vision de l’IA qui l’est moins

Les jeunes vont adorer voir Paris transformé, avec ses portiques qui forment de véritables frontières tout en conservant les pavés au sol et la Conciergerie intacte. L’exercice de reconstitution futuriste est réussi, les effets visuels sont soignés et le Paris de 2045 est crédible, ce qui n’était pas gagné d’avance avec un cinéma français peu habitué au genre.

Sur le fond, je reste un peu sur ma faim. Toujours la même idée franco-française que l’IA est nécessairement un fléau qui va nous réduire en esclavage. Si tu penses l’inverse, tu es un imbécile. Et si tu n’en as pas l’air, c’est que tu es un vendu au capitalisme. Vous l’aurez compris, c’est très esprit Canal, avec des acteurs parisiens qui pensent ou donnent l’impression de tous penser pareil. C’est vrai qu’avant 2045 on aura probablement des films entièrement réalisés avec l’IA et que cela pourrait plaire. Nul ne le sait.

Un film heureux sur l’IA, la version de John Q où un père sauve sa fille grâce à l’intelligence artificielle, permettrait d’avoir une vision plus nuancée et ambivalente. Mais ce n’est visiblement pas le projet. Chien 51, adapté du roman de Laurent Gaudé, est un film de genre courageux pour le cinéma français, techniquement abouti, porté par un casting solide. Mais il reste prisonnier d’une vision univoque, presque militante, qui l’empêche d’atteindre la complexité qu’on attendait.


TitreChien 51
RéalisateurCédric Jimenez
ScénarioCédric Jimenez, Olivier Demangel
D’après le roman deLaurent Gaudé (Actes Sud, 2022)
Casting principalGilles Lellouche, Adèle Exarchopoulos, Louis Garrel, Romain Duris, Artus, Valeria Bruni Tedeschi
GenreScience-fiction, Thriller, Policier
Durée1h46
Sortie15 octobre 2025
ProductionChi-Fou-Mi Productions, Studiocanal, France 2 Cinéma
Budget40 à 50 millions d’euros
MusiqueGuillaume Roussel
PaysFrance, Belgique

Suivez-nous

Fabiula Nascimento et Camila Queiroz dans Une femme sans filtre
Article précédent

Une femme sans filtre : quand Bia cesse de prendre sur elle

Les quatre acteurs du film Et plus si affinités réunis sur un canapé vert avec un golden retriever et un rôti
Article suivant

Et plus si affinités : la comédie à quatre qui ose tout

Les derniers articles du Blog

Photo sur fond coloré du cocktail Negroni avec sa tronche d'orange à l'intérieur du verre

Negroni : la recette parfaite pour ce cocktail ultra-rafraîchissant

Cet été, j’ai croisé le Negroni, un cocktail d’une autre époque, peut-être. Orange sombre, ocre transparent – comme si cette couleur pouvait exister – amer, mais pas envahissant. Capiteux comme un parfum, mais pas étourdissant. Il chante le disco, brille dans les néons. Il a presque encore les pattes d’eph, de
Tartare de bœuf charolais, aïoli et crumble de pain en entrée aux Résistants à Paris

Les Résistants : la face nord de l’assiette paysanne

Plus qu’un restaurant, Les Résistants sont une démarche. De la terre à l’assiette, pour reprendre la formule consacrée. Sauf qu’ici, à Paris, elle n’est pas seulement posée sur un menu pour faire joli. Elle organise tout : les producteurs, la carte, les saisons, les arrivages, les contraintes, les convictions et,
Martin Freeman et Adelayo Adedayo en policiers dans la série The Responder

The Responder : Liverpool ne répond plus

Les bas-fonds de Liverpool. La misère, la drogue, l’humanité qui a déserté ces zones. Cinq mille ans d’histoire humaine pour en arriver là. De quoi avoir honte de nous-mêmes, collectivement, paisiblement, en silence, avec un bon café tiède et la certitude que personne ne viendra vraiment réparer quoi que ce
Photo encadrée utilisée dans Les dernières heures de Mario Biondo sur Netflix

Les dernières heures de Mario Biondo : la persistance de la vérité

Tout commence comme beaucoup de documentaires Netflix. Un homme est retrouvé mort chez lui. Un appartement. Une nuit. Une mort violente. Une famille qui ne comprend pas. Des images d’archives, des visages fermés, des journalistes, des experts, des plateaux télé, et cette mécanique parfaitement huilée qui pousse le spectateur à
Affiche de la série Shrinking avec le casting assis sur un banc en Californie

Shrinking : la série où tout le monde soigne tout le monde, sauf le scénario

On partait vers la Californie des trucs coolos, ensoleillée, rayonnante, thérapeutique, avec Jason Segel dans la valise et l’espoir modéré de trouver une série drôle, intelligente, un peu mélancolique, peut-être même touchante. Erreur. Sauf qu’on arrive dans Shrinking comme on entre dans une salle d’attente où tout le monde parlerait

Rédacteurs

AllerEn haut